Conciliation travail-famille: «Un débat qui traverse le temps»

  • Forum
  • Le 20 mars 2018

  • Martin LaSalle
Plus de 60 personnes ont assisté à la conférence intitulée «Conciliation travail-famille: à la recherche de solutions collectives dans les milieux de travail», tenue le 14 mars à l’Université de Montréal.

Plus de 60 personnes ont assisté à la conférence intitulée «Conciliation travail-famille: à la recherche de solutions collectives dans les milieux de travail», tenue le 14 mars à l’Université de Montréal.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Malgré plusieurs avancées, les mesures collectives favorisant la conciliation travail-famille sont encore peu nombreuses, selon deux spécialistes entendues au cours d’une conférence tenue à l’UdeM.

Le 21 janvier dernier, Luc Fortin est devenu père pour la quatrième fois. Mais, comble de l’ironie, celui qui assume la fonction de ministre de la Famille n'est pas admissible au congé de paternité du gouvernement du Québec, tel que le révélait récemment Radio-Canada.

Bien que son cas soit particulièrement atypique, il n’en constitue pas moins une illustration de ce qu’il reste encore à accomplir en matière de conciliation travail-famille et d’égalité hommes-femmes au Québec.

La conciliation travail-famille était d’ailleurs le thème d’une conférence-causerie tenue le 14 mars à l’Université de Montréal. L’activité, à laquelle ont participé une soixantaine de femmes, était conjointement organisée par le Comité de condition de vie et de travail des femmes du Syndicat des employé-es de l’UdeM (SEUM-1244), la Direction des ressources humaines et le Vice-rectorat aux affaires étudiantes et aux études.

Autant l’affaire des hommes que des femmes, mais…

Les conférencières Carole Gingras et Émilie Genin.

Crédit : Amélie Philibert

La recherche de l’équilibre entre les exigences du travail et les obligations de la vie familiale «interpelle autant les hommes que les femmes, bien que celles-ci continuent d’en porter la responsabilité en majeure partie», a d’entrée de jeu affirmé Carole Gingras, qui était jusqu’à tout récemment directrice du Service de la condition féminine à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.

Il est vrai que les hommes éprouvent des difficultés à concilier le travail et la famille et qu’ils sont de plus en plus nombreux à tenter d’atteindre cet équilibre. Toutefois, il serait fréquent qu’avant même d’avoir du travail, des femmes anticipent les embûches à surmonter et choisissent des secteurs d’emploi ou des entreprises où la conciliation sera plus aisée, selon Émilie Genin, professeure à l’École de relations industrielles de l’UdeM.

«Les postes les plus exigeants sur le plan de la conciliation sont davantage occupés par les hommes parce qu’on n’y sélectionne pas de femmes, mais aussi parce qu’elles s’excluent elles-mêmes en optant pour d’autres domaines», a expliqué Mme Genin.

Des pratiques non écrites et arbitraires

Carole Gingras a dévoilé les résultats d’une étude menée de 2007 à 2016 dans des milieux de travail syndiqués. Cette étude visait à découvrir les stratégies et pratiques adoptées par les employés pour concilier le travail et la famille, et à mesurer leur connaissance des lois et de leur convention collective à ce chapitre.

«Nous avons observé un manque de souplesse dans les entreprises, surtout de la part des supérieurs immédiats, a indiqué Carole Gingras. La charge de travail étant généralement élevée, ces entreprises faisaient aussi face à des problèmes de rétention des employés – plusieurs avaient quitté leur emploi dans les deux premières années.»

De même, les travailleurs ont souvent plus d’un emploi pour joindre les deux bouts, et la plupart ne connaissent pas les lois et sous-utilisent les dispositions relatives à la conciliation travail-famille.

«De plus, on a noté beaucoup de pratiques non écrites et arbitraires reposant sur la volonté du supérieur immédiat, tant masculin que féminin, a précisé Mme Gingras. Ces façons de faire entraînent de la tension entre collègues et ont des effets sur la santé physique et mentale des employés.»

Stress, épuisement, dépression et absentéisme

«Nous avons de nombreux acquis en matière d’équité et d’égalité à l’Université de Montréal, et d’autres actions sont menées à ce chapitre», a indiqué Sylvie Normandeau, vice-rectrice adjointe aux études de premier cycle et à la formation continue, dans son mot de présentation.

Crédit : Amélie Philibert

Les personnes pour qui la vie professionnelle et la vie personnelle sont difficiles à conjuguer sont plus à risque de souffrir de stress chronique, d’épuisement professionnel ou de dépression, a dit Émilie Genin. 

«C’est sans compter l’entourage qui en subit les conséquences – dont les enfants, les aînés et les aidants naturels – et les coûts cachés pour la société de cette harmonisation difficile, tels les dysfonctions familiales, la diminution de la qualité parentale, les retards cognitifs chez les enfants et les difficultés sociétales et comportementales», a-t-elle ajouté.

Les organisations ne sont pas en reste: celles qui ne favorisent pas la conciliation travail-famille doivent composer avec des taux d’absentéisme, de retards et de roulement du personnel plus élevés, et une productivité qui pourrait être meilleure. À lui seul, l’absentéisme a coûté plus de trois milliards de dollars au Canada en 2009.

Arrimer politiques publiques et organisationnelles

Selon Émilie Genin, les problèmes liés à la conciliation travail-famille «persistent depuis plus de 30 ans, puisque l’argument en faveur de la mise en place de mesures de conciliation est celui de la performance: la conciliation est encore vue comme une affaire de femmes, et les cultures d’entreprise sont lentes et difficiles à changer».

Aussi estime-t-elle qu’il «faut tenir compte de l’ensemble des coûts qu’engendre le sur-place en matière de conciliation travail-famille pour la société, lier la conciliation aux questions d’égalité et de diversité et élargir la vision des coûts-avantages».

Pour Carole Gingras, «il n’y a pas encore de mesures collectives pour s’assurer que les milieux de travail permettent une conciliation plus harmonieuse et satisfaisante et il appartient à l’État de faire l’arrimage entre les politiques publiques et organisationnelles, par l’entremise de mesures contraignantes qui imposeront des obligations en termes de démarches et d’échéanciers, comme on l’a fait pour l’équité salariale».

Mmes Genin et Gingras considèrent que la tenue prochaine d’élections générales au Québec constitue un bon moment pour «parler des familles, rendre les enjeux de la conciliation travail-famille plus visibles et les porter collectivement dans tous les milieux de travail afin de contrer les préjugés, d’améliorer le soutien et de créer des services plus adéquats».