Les juristes font le procès du nez de Pinocchio

  • Forum
  • Le 3 avril 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
La créature de Gepetto symbolise un comportement non verbal courant mais difficilement détectable à la cour: le mensonge.

La créature de Gepetto symbolise un comportement non verbal courant mais difficilement détectable à la cour: le mensonge.

Crédit : Thinkstock

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Un juriste qui poursuit des études de doctorat en communication à l’UdeM a fait du «nez de Pinocchio» un débat national sur le mensonge à la cour.

Créé en 1881 par l’écrivain italien Carlo Collodi, Pinocchio est un pantin dont le nez s’allonge quand il ment. Presque un siècle et demi plus tard, cet appendice magique fait l’objet d’un débat enflammé parmi les juristes canadiens. «La question est de savoir si les éléments non verbaux doivent être pris en compte durant les procès. Si le juge et les jurés pouvaient voir un signe distinctif comme un nez qui devient plus long à chaque mensonge, le débat serait vite réglé. Malheureusement, ça ne se passe pas comme ça», explique Me Vincent Denault, qui poursuit actuellement à l’Université de Montréal des études de doctorat en communication sur le mensonge à la cour.

Le plus sérieusement du monde, ce concept du «nez de Pinocchio» est évoqué à plusieurs reprises dans un article qu’il vient de faire paraître avec sa collègue Louise Marie Jupe, de l’Université de Portsmouth, au Royaume-Uni. Les auteurs s’en prennent aux arguments d’une équipe de Terre-Neuve qui a publié en 2017 dans la Canadian Criminal Law Review un réquisitoire contre l’usage de la communication non verbale en cour.

Ils s’appuient sur une décision rendue par la Cour suprême du Canada en 2012 statuant que le visage d’un témoin fournit des indices utiles pour détecter «l’incertitude ou la tromperie». Ces indices favorisent l’équité du procès, selon le plus haut tribunal du pays. Un témoin qui refuserait d’enlever son voile intégral pourrait donc entraver le travail des juges et jurés.

De l’avis des chercheurs de Terre-Neuve, il semble exister suffisamment de preuves empiriques pour rejeter les éléments non verbaux dans un procès. «Pour nous, une telle conclusion néglige d’importantes caractéristiques de la détection du mensonge et de la communication non verbale. C’est comme si l’on disait qu’on ne devrait pas tenir compte de la communication verbale, car les gens mentent. Ça ne tient pas la route», lance le doctorant, qui codirige le Centre d’études en sciences de la communication non verbale de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

Une réponse musclée

L’article de Vincent Denault et Louise Marie Jupe, publié dans la même revue et intitulé «Detecting Deceit During Trials: Limits in the Implementation of Lie Detection Research», reprend un à un les principaux arguments invoqués par l'équipe de Terre-Neuve. S’ils sont en partie d’accord avec le premier («les indices non verbaux pour percevoir les mensonges ne sont pas fiables»), ils déclarent que l’importance du non-verbal dans un procès dépasse de beaucoup le simple fait de repérer les menteurs. Les articles scientifiques écrits depuis les années 60 montrent la richesse du paralangage. D’ailleurs, même si le nez de Pinocchio n’existe pas dans le registre du non-verbal, il n’existe pas davantage dans la communication vocale ou verbale…

Dans le cas du second («la moyenne de la détection des mensonges demeure à peine supérieure à la chance»), ils répondent que c’est effectivement vrai selon des méta-analyses, mais que, si l’on regarde de plus près les études, les caractéristiques des situations exposées n’ont rien à voir avec de véritables procès. Une étude récente a permis par exemple de montrer qu’il était plus facile de déceler le mensonge dans un procès lorsque le témoin était derrière un voile, mais l’expérience s’apparentait davantage à un interrogatoire policier. En outre, même si les témoins jurent de dire «la vérité, toute la vérité, rien que la vérité», le mensonge peut être omniprésent et ne se limite pas à nier des faits, comme plusieurs études le disent. Des témoins mentent par omission, exagèrent certains faits, en minimisent d’autres pour créer des impressions contraires à la vérité. Il faut savoir discriminer le vrai et le faux dans la communication verbale. Il n’en va pas autrement pour le non-verbal.

Le troisième argument («la formation à la détection du mensonge dans la communication non verbale est inutile») n’apparaît guère plus recevable. Encore une fois, Vincent Denault et Louise Marie Jupe confirment ce constat scientifique, mais selon eux le registre non verbal dans les procès ne sert pas qu’à reconnaître le mensonge. De plus, les auteurs terre-neuviens font référence à des études qui ne s’appliquent que difficilement au monde du droit.

Le nez à la cour

Vincent Denault

Crédit : Amélie Philibert

En conclusion, Vincent Denault et Louise Marie Jupe enjoignent aux tribunaux du pays de ne pas se laisser entraîner dans la rhétorique des juristes qui veulent rejeter l’examen de la communication non verbale à la barre sur la base de l’absence de comportements analogues au nez de Pinocchio. «Les juges de première instance ne devraient pas sous-estimer l'importance de la communication non verbale dans les salles d'audience», écrivent-ils.

Vincent Denault, qui s’était exprimé sur un sujet similaire l’an dernier (voir «Le niqab ne faciliterait pas la détection du mensonge en cour», 14 mars 2017), se fait ici en quelque sorte l’avocat du diable, alors que, dans le passé, il a pourfendu les mauvais usages de la communication non verbale, notamment en 2015, en critiquant dans son mémoire de maîtrise en droit la présence dans le milieu juridique de concepts pseudoscientifiques sur l’interprétation du paralangage.

Il persiste et signe. «La communication non verbale fait l’objet de milliers d’articles scientifiques d’une communauté internationale de chercheurs. Ignorer ces connaissances pour en implanter d’autres n’ayant pas fait l’objet d’une révision par les pairs représente un danger pour le bon déroulement d’un procès. Particulièrement lorsque la crédibilité des témoins est l’élément central, le comportement non verbal peut déterminer qui sera cru et, ultimement, quelle sera l’issue du procès», commente-t-il.