Les relations entre les habitants et les chevaux au 19e siècle ont façonné l’urbanisation de Montréal

  • Forum
  • Le 4 avril 2018

  • Martin LaSalle
Le cheval et la calèche de M. Grant sur le terrain de l'Université McGill en 1900.

Le cheval et la calèche de M. Grant sur le terrain de l'Université McGill en 1900.

Crédit : © Musée McCord

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Dans son mémoire de maîtrise en histoire, Catherine Paulin réinterprète les relations d’interdépendance entre les Montréalais et leurs chevaux au tournant du 20e siècle.

Il y a à peine un peu plus de 100 ans, chevaux, vaches, porcs, moutons et poules étaient partie intégrante de la vie à Montréal. Quelles relations les Montréalais avaient-ils entre eux et avec leurs montures et leurs autres animaux dans l’espace public urbain?

C’est ce qu’a exploré Catherine Paulin dans ses recherches de maîtrise menées au Département d’histoire de l’Université de Montréal sous la direction de la professeure Michèle Dagenais.

Et ce qu’elle a découvert lui a valu l’un des Prix d’histoire du gouvernement du Canada, qui soulignent le travail exceptionnel d’étudiants d’université (voir l’encadré).

Lien d’interdépendance et nuisance

Catherine Paulin

Crédit : Amélie Philibert

À la fin des années 1800, le transport des personnes et des marchandises à Montréal reposait essentiellement sur le cheval. Et, à la faveur de l’industrialisation naissante et des emplois qu’elle créait dans son sillon, la ville connaissait une vague de migration en provenance des milieux ruraux.

La présence d’animaux dans les quartiers de plus en plus peuplés était alors monnaie courante, puisqu’ils assuraient en bonne partie la survie des Montréalais.

«Les animaux vivaient en ville et ils ont influencé tant l’activité des citadins que le développement de leur ville, dit Catherine Paulin. Et les Montréalais étaient dépendants des chevaux, qui constituaient “la machine” faisant fonctionner la ville au quotidien au 19e siècle.»

Sous le seul angle de l’analyse des archives de la Ville de Montréal, tels les règlements ou les rapports annuels, les animaux apparaissent surtout comme des nuisances qu’il fallait limiter. Aussi, dès la fin des années 1880, les porcs, vaches et moutons devinrent moins visibles – voire interdits – dans le paysage urbain.

Catherine Paulin est parvenue à comprendre pourquoi en examinant notamment des images du Musée McCord et de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, des cartes topographiques de compagnies d’assurance incendie et des plaintes envoyées aux autorités policières à l’époque. Elle s’est aussi tournée vers des articles de journaux, des documents d’archives de l’Université McGill et du fonds Montreal Parks and Playgrounds Association.

«Plus l’industrialisation prenait de l’importance, plus les chevaux de trait étaient éloignés des milieux urbains centraux et bourgeois, ce qui reflétait les relations entre les habitants eux-mêmes», explique Catherine Paulin.

La documentation étudiée révèle que les chevaux associés aux cochers dérangeaient, et les plaintes déposées l'étaient parfois en raison des mauvaises odeurs. «Les odeurs incommodaient et étaient associées aux miasmes et au risque de contagion par la maladie.»

C’est d’ailleurs à la fin du 19e siècle que voit le jour la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, «qui, au-delà de l’aspect moral, se préoccupe aussi de l’aspect économique que leur présence comporte, pour ceux qui gagnent leur vie en se servant des animaux, que ce soit pour le travail ou pour produire de la nourriture». C’est aussi à cette époque que les abattoirs situés à Montréal sont déplacés en périphérie.

Le cheval, symbole du clivage social

Un cocher montréalais avec son cheval de trait attelé à son fiacre, vers 1875.

Crédit : © Musée McCord

De tous les animaux qui cohabitaient avec les Montréalais à la fin des années 1800 et au début des années 1900, les chevaux figurent le plus souvent dans les archives photographiques.

Et différentes archives scrutées par Catherine Paulin sont évocatrices de la nature des relations entre les résidants et les chevaux, en montrant qui avait droit à quel espace dans le paysage urbain.

Ainsi, des cartes topographiques de compagnies d’assurance incendie et divers règlements indiquent qu’on a graduellement éloigné les postes de cochers et leurs chevaux de trait du mont Royal, où ils n’avaient d’ailleurs pas le droit de flâner.

«Le cocher, son cheval et son véhicule étaient considérés comme un tout à règlementer, précise Mme Paulin. On tolérait qu’ils circulent, mais pas qu’ils soient arrêtés afin de ne pas nuire à la quiétude et aux activités de loisir des bourgeois et de l’élite qui fréquentaient le mont Royal ou qui y vivaient, principalement aux abords de l’Université McGill.»

De même, des plaintes adressées au service de police ont contribué à faire déplacer les postes de cochers à plusieurs reprises, toujours plus loin du mont Royal, et à restreindre le nombre de cochers qu’un poste pouvait accueillir en même temps.

Des archives précieuses

Promenade en traîneau tiré par des chevaux sur le mont Royal, vers les années 1890.

Crédit : © Musée McCord

La diversité des archives consultées par Mme Paulin est centrale dans cette recherche, car ensemble elles témoignent de dynamiques historiques, spatiales et relationnelles entre les habitants et les chevaux, qui étaient jusqu’ici peu connues pour Montréal.

«Elles dénotent une vision moins anthropocentrique de l’histoire de Montréal à cette époque et montrent que les transformations que la ville a subies au fil du temps – règlementation, architecture, aménagement des rues – ne sont pas attribuables seulement à l’humain, mais aussi aux animaux.»

Et selon elle ces relations d’autrefois sont le miroir de la dichotomie dans les relations d’aujourd’hui entre les citadins et les animaux urbains, «comme en font foi les débats entourant les pitbulls et la présence des calèches dans le Vieux-Montréal», conclut Catherine Paulin.

Un Prix d’histoire du gouvernement du Canada pour Catherine Paulin

Les travaux de recherche de maîtrise de Catherine Paulin lui ont récemment valu l’un des Prix d’histoire du gouvernement du Canada (catégorie Universités), assorti d’une bourse de 2000 $.

En janvier dernier, Mme Paulin déposait sa candidature à ses prix en présentant un résumé de son mémoire. Le jury a souligné notamment la qualité de sa réflexion historique et l’approche novatrice de ses travaux.

La Société Histoire Canada est un organisme de bienfaisance national qui a pour mandat de populariser l’histoire canadienne, principalement grâce à ses programmes de publication, d’éducation et de reconnaissance.