Évaluer les pensées déviantes des pédophiles en 31 questions

  • Forum
  • Le 6 avril 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Certaines croyances d'agresseurs d’enfants sur Internet reflètent une perception erronée des relations interpersonnelles.

Certaines croyances d'agresseurs d’enfants sur Internet reflètent une perception erronée des relations interpersonnelles.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Sarah Paquette a créé un outil de dépistage des pensées déviantes chez les délinquants sexuels.

Regarder sur Internet la photo d’un jeune nu est acceptable «si c’est le jeune qui l’envoie»; on peut échanger des propos de nature sexuelle avec une personne mineure «si le jeune le veut». «J’ai le sentiment d’avoir plus en commun avec les enfants qu’avec les adultes.»

Voilà quelques affirmations qu’on trouve dans un questionnaire destiné à cerner la pensée des cyberdélinquants sexuels. Le répondant doit donner son opinion (de 1, «totalement en désaccord», à 4, «totalement en accord») sur 31 assertions semblables. C’est le fruit du travail de l’étudiante au doctorat en psychologie Sarah Paquette et de sa professeure Franca Cortoni, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal. «Mes travaux de recherche ont consisté à mettre au point et à valider ce questionnaire psychométrique visant l'évaluation de ces croyances problématiques chez une clientèle de cyberdélinquants sexuels», explique Mme Paquette à Forum.

Une recherche qu’elle a effectuée au cours des trois dernières années auprès de personnes condamnées au Québec pour délits sexuels sur des mineurs lui a permis de faire la lumière sur ce qu’elle appelle des «théories implicites». «La plupart des délinquants sexuels croient réellement qu’ils ne font pas de mal à leurs victimes. Ils s’estiment mal compris par leur entourage et par la société en général, ce qui les amène à échafauder des théories qu’ils entretiennent avec conviction», commente la finissante.

60 interrogatoires policiers

Sarah Paquette a eu accès, notamment, à 60 interrogatoires menés par la Sûreté du Québec avec des hommes condamnés pour usage de pornographie infantile, leurre d’enfants ou infractions mixtes.

Elle livre ses résultats dans un article qui a été accepté pour publication dans la revue scientifique Sexual Abuse. L’analyse des discours révèle que les délinquants sexuels construisent des théories implicites de différentes natures. La plupart minimisent la portée de leurs actes. Par exemple, ils ont regardé des images d’enfants nus mais quelques secondes à peine. Ou encore quand ils étaient en état d’ivresse ou sous l’effet d’une drogue.

Les deux tiers adhèrent à la théorie implicite de l’«enfant sexuel», selon laquelle les enfants prennent plaisir plus qu’on pense aux jeux sexuels avec des adultes; ils aiment même avoir un partenaire mature pour les initier à ces jeux.

Tout aussi inquiétante est l’observation de la chercheuse voulant que 9 délinquants sexuels sur 10 considèrent que «la réalité virtuelle n’est pas la réalité».

Théories partagées

«Notre étude démontre que certaines croyances sont partagées par les cyberdélinquants et les agresseurs sexuels d’enfants. Le contenu de celles-ci reflète une perception erronée des relations interpersonnelles et particulièrement des relations avec les enfants», mentionne Mme Paquette, qui a participé récemment à une recherche des professeurs Francis Fortin et Benoit Dupont sur le passage à l’acte chez les pédophiles.

Son questionnaire permet de juger de ces fausses croyances. Il a fait l’objet d’une présentation au plus récent Congrès international francophone sur l'agression sexuelle, qui s’est tenu à Montréal en 2017.

Après sa soutenance de thèse, prévue pour cette année, Sarah Paquette souhaite poursuivre sa carrière en recherche.