Vaccination des enfants: les hésitations ne viennent pas seulement des parents

  • Forum
  • Le 13 avril 2018

  • Martin LaSalle
L’histoire de la vaccination contre la rougeole permet de contextualiser l’émergence des oppositions, de déterminer la source des problèmes de confiance et de contribuer à la conception d’outils qui permettront d’aborder la problématique sous un autre angle et peut-être de façon plus sereine.

L’histoire de la vaccination contre la rougeole permet de contextualiser l’émergence des oppositions, de déterminer la source des problèmes de confiance et de contribuer à la conception d’outils qui permettront d’aborder la problématique sous un autre angle et peut-être de façon plus sereine.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

L’hésitation à faire vacciner son enfant est un phénomène complexe, et les historiens ont un rôle fondamental à jouer dans sa compréhension, selon la professeure Laurence Monnais, de l’UdeM.

Les hésitations, voire la résistance, à faire vacciner ses enfants contre diverses maladies infantiles, au Québec comme au Canada, ne relèvent pas que des seules appréhensions des parents.

En fait, elles découlent d’un processus historique complexe qui dévoile des déterminants politiques, économiques et socioculturels englobant différents acteurs, dont le corps médical et les décideurs politiques.

C’est ce qui ressort d’une étude menée par la professeure Laurence Monnais, du Département d’histoire de l’Université de Montréal, et sa collègue Heather MacDougall, de l’Université de Waterloo, publiée dans le Journal de l’Association médicale canadienne.

Pour brosser un tableau de ces réticences et de l’«apathie vaccinale», selon leurs mots, les chercheuses se sont penchées sur l’histoire de la vaccination contre la rougeole au Canada de 1963 à 1998.

Si l’année 1963 marque l’arrivée d’un premier vaccin antirougeoleux, la date butoir de 1998 n’a pas été prise au hasard: il s’agissait pour les deux historiennes de la santé d’observer et d’analyser l’indécision relative à la vaccination avant la fameuse affaire Wakefield liant justement la vaccination contre la rougeole et l’autisme.

Pour ce faire, elles ont eu recours à une variété de sources d’information: presse populaire, entrevues d’intervenants de l’époque, parents, experts et décideurs, archives ministérielles, rapports statistiques, etc.

Point de départ: l’apparition du vaccin contre la rougeole

Laurence Monnais

Crédit : Amélie Philibert

Pour les chercheuses, l’histoire de la vaccination contre la rougeole permet de contextualiser l’émergence d’oppositions actives, et passives, à la vaccination et de déterminer la source des problèmes de confiance qui ont entravé la communication entre les parents, les professionnels de la santé et les décideurs politiques.

«Le bouillonnement social des années 60 et 70 est déjà présent lorsque le vaccin contre la rougeole apparaît en 1963, et il contribue à l’apathie à l’endroit de la vaccination en général parmi les experts, qui sont témoins de l’émergence d’une parentalité nouvelle, de la deuxième vague du féminisme et de la popularisation des médecines alternatives», écrivent Mmes Monnais et MacDougall.

De même, on exprime alors des préoccupations renouvelées vis-à-vis de l’alimentation, de la toxicité des médicaments dans le sillage du scandale de la thalidomide survenu en 1962, entre autres. Prescrit notamment aux femmes enceintes, ce médicament contre les nausées entraînait des malformations fœtales.

Avec les années 80, ce sont, au Québec en particulier, le mouvement de reconnaissance des sages-femmes et la popularité de certaines médecines et thérapeutes parallèles qui font prendre conscience aux parents, et en premier lieu aux mères, qu’ils peuvent critiquer l’injonction biomédicale, dont l’injonction vaccinale, penser par eux-mêmes la promotion de la santé, la leur et celle de leur famille.

«Bien avant les travaux du DWakefield, les parents étaient déjà sur leurs gardes, s’interrogeaient sur les risques courus par leurs enfants et les hiérarchisaient, à l’heure de nouveaux problèmes de santé comme les allergies, l’asthme, appuyant l’idée d’une individualité immunologique, souligne Laurence Monnais. Or, à ce moment-là, les cas de rougeole sont devenus rares, et exceptionnellement mortels.»

Formation médicale inadéquate

Les milieux médical et gouvernemental ont, eux aussi, eu un rôle à jouer dans l’évolution des perceptions du public en ce qui concerne la vaccination contre la rougeole – et la vaccination de façon plus générale.

Déjà en 1972, le besoin de mieux former et informer les professionnels de la santé en matière de prévention des maladies infectieuses était soulevé par le DWilliam Feldman. Ce professeur de pédiatrie de l’Université McMaster, en Ontario, avait constaté que 60 % de ses finissants n’étaient pas outillés pour donner des conseils de santé publique à leurs patients et que plus de la moitié ne considéraient pas posséder les habiletés pour apporter des soins préventifs.

En parallèle, le déclin graduel de la rougeole depuis les années 60 semble avoir contribué à un relâchement de l’attention portée à la vaccination chez les praticiens qui, par ailleurs, éprouvaient de plus en plus de difficulté à diagnostiquer la maladie.

«On peut dire que la formation en immunothérapie était très incomplète et que les médecins ne savaient plus comment promouvoir la vaccination auprès des parents», observe Laurence Monnais.

Priorités gouvernementales

Il ne faut pas négliger non plus le fait que, dans les années 60-80, les systèmes publics de santé s’épanouissent dans les provinces canadiennes et investissent de plus en plus massivement dans une offre de soins centrée sur l’hôpital, la technologie et la guérison, plutôt que sur la prévention.

«Les éclosions de rougeole dans les années 70 et la décennie suivante sont survenues dans un climat politique déjà orienté vers les compressions budgétaires dans le domaine de la santé», révèlent les historiennes.

De surcroît, l’apparition du VIH-sida au début des années 80 et celle de nouvelles options vaccinales, comme le vaccin contre l’hépatite B, ont obligé à faire des choix relativement aux politiques de prévention collective au détriment possible de l’évitement de maladies plus «classiques» et jugées en voie de disparition.

Une étude d'historien pour mieux comprendre un phénomène complexe

Les récents cas de rougeole rapportés au Québec et au Canada, dont les derniers en 2014-2015, continuent de soulever des questions quant à l’usage et à la promotion de la vaccination.

L’étude de Laurence Monnais et Heather MacDougall montre que le phénomène est plus complexe qu’on voudrait le croire et qu’il est trop facile, et dommageable, d’en incomber la responsabilité aux parents.

«Notre article n’a pas pour but de blâmer qui que ce soit, insiste Laurence Monnais. Nous avons mis au jour de multiples facteurs dans l’évolution des représentations de la vaccination qui se conjuguent et dont l’analyse permet de mieux comprendre le mouvement d’hésitation à la vaccination et ainsi de contribuer à la conception d’outils qui permettront d’aborder la problématique sous un autre angle et peut-être de façon plus sereine.»