Attaques de requin sur les côtes de La Réunion: l’activité humaine probablement en cause

  • Forum
  • Le 17 avril 2018

  • Martin LaSalle
Selon les registres annuels consultés par Agathe Allibert, 43 attaques de requin se sont produites à La Réunion de 1980 à 2016. Dans 61 % des cas, c'est le requin bouledogue (photo) qui était en cause.

Selon les registres annuels consultés par Agathe Allibert, 43 attaques de requin se sont produites à La Réunion de 1980 à 2016. Dans 61 % des cas, c'est le requin bouledogue (photo) qui était en cause.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Les activités humaines qui ont transformé les écosystèmes de La Réunion seraient la principale cause de l’augmentation des attaques de requin, selon la doctorante Agathe Allibert, de l’UdeM.

L’augmentation depuis 2011 du nombre d’attaques de requin le long des côtes de La Réunion serait attribuable à la croissance démographique sur l’île et par conséquent à celle des activités humaines qui ont transformé les écosystèmes, et non à un accroissement de la population de requins.

C’est l’hypothèse qu’évoque une étude à laquelle a pris part Agathe Allibert, doctorante et auxiliaire d’enseignement à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal. Mme Allibert a vécu et participé à des recherches statistiques sur cette île volcanique française située dans la partie sud-ouest de l’océan Indien. L’étude a été dirigée par Erwann Lagabrielle, de l’Université de La Réunion.

Les attaques de requin sont fréquentes à La Réunion, et plus particulièrement depuis 2011, où l’on en a recensé 25, dont 9 mortelles, aux alentours immédiats de l’île.

Ce qu’on appelle là-bas la «crise requin» divise l’opinion publique: il y a ceux qui jugent que la mer appartient aux squales et ceux qui veulent endiguer le problème en déclarant la guerre aux requins.

Or, aucune étude sur le long terme – ni sur les conditions des attaques elles-mêmes – n’avait été menée jusqu’ici pour déterminer où et à quel moment il est possible de profiter de la mer, ainsi que les périodes au cours desquelles le risque d’attaque est le plus fréquent. «Nous voulions documenter scientifiquement cette problématique, en étant détachés de la polémique», indique Mme Allibert.

Une majorité d’attaques au crépuscule

Agathe Allibert

Selon les registres annuels consultés par la chercheuse, 43 attaques de requin se sont produites à La Réunion de 1980 à 2016. Dans 67 % des cas, elles concernaient des surfeurs (29 cas), tandis que les autres victimes étaient des nageurs (5), des pêcheurs (5), des véliplanchistes (2), un pêcheur à filet et un kayakiste.

Le requin bouledogue est responsable de 61 % des attaques survenues à La Réunion, suivi du requin-tigre (28 %). Certaines attaques non mortelles sont aussi perpétrées par le requin pointe blanche et par le requin gris de récif sur des chasseurs sous-marins ayant attrapé un poisson. En tentant de voler la proie, ils peuvent mordre.

«Notre étude confirme surtout que le risque d’attaque sur les surfeurs est plus élevé en fin d’après-midi (76 % après 16 h), le mercredi et les jours de weekend – là où les surfeurs sont plus nombreux –, et que près de la moitié des attaques ont lieu de juin à août, avec un pic en juillet», précise Mme Allibert.

Et, bien que la recrudescence des attaques depuis 2011 ait pu laisser croire à une augmentation du nombre de requins, on soupçonne que ce sont plutôt les multiples changements apportés par l’homme sur l’île qui en seraient à l’origine.

«L’accroissement de la population de requins paraît peu probable, puisque des îles proches comme Maurice n’ont pas vu leur taux d’attaques augmenter comme à La Réunion, mentionne Agathe Allibert. S’il y avait davantage de requins dans l’océan Indien, les attaques se multiplieraient partout, car ce sont des requins qui voyagent beaucoup; nous penchons donc plutôt pour une explication locale.»

Un écosystème de plus en plus propice aux attaques

De fait, de 1980 à 2016, la population de La Réunion a crû de 67 %, passant de 500 000 à 850 000 habitants, tandis que les zones urbaines se sont étendues de 287 % (de 59 km2 à 260 km2).

Au cours de la même période, le nombre annuel de touristes sur l’île a bondi de 330 % (400 000 au début des années 2000, contre 120 000 20 ans plus tôt). Le nombre de surfeurs a suivi une courbe similaire, tout comme celui des baigneurs et des plongeurs.

«On croit que les surfeurs sont plus à risque, car ils ressemblent davantage aux proies naturelles des requins et aussi parce qu’ils restent plus longtemps dans l’eau que les baigneurs et en eaux plus profondes», explique celle qui est aussi membre du Groupe de recherche en épidémiologie des zoonoses et santé publique à la Faculté de médecine vétérinaire.

De plus, certains s’aventurent dans les zones déconseillées, voire interdites…

Outre la croissance démographique et celle des usagers de la mer, l’urbanisation a contribué à la dégradation des récifs de coraux et à la diminution des stocks de pêche, tandis que la surpêche des requins de récif a provoqué leur quasi-disparition.

«Ces requins territoriaux étaient moins agressifs à l’endroit des humains et tenaient à distance les requins bouledogues et les requins-tigres, souligne Agathe Allibert. La surpêche dont ils ont été victimes semble avoir libéré un habitat que les requins bouledogues ont pris.»

De même, l’urbanisation attire plus particulièrement ces requins charognards: le ruissellement accru des pluies vers la mer entraîne avec lui quantité de déchets dont ils sont aussi friands.

À la recherche de solutions durables

En raison du nombre élevé d’attaques par les requins survenues à La Réunion, le surf et la baignade sont interdits partout hors du lagon depuis juillet 2013.

«Pour le moment, ce problème de société demeure entier: les surfeurs veulent profiter des vagues, les pêcheurs voudraient pouvoir pêcher les requins et les écologistes préconisent des zones protégées avec filets, conclut Agathe Allibert. Notre étude permet de clarifier différents facteurs qui pourront guider les autorités dans la recherche de solutions durables.»