Une étudiante a suivi par télémétrie 25 achigans jour et nuit

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  • Le 24 avril 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
En quelques minutes, les biologistes implantent un émetteur dans le ventre du poisson.

En quelques minutes, les biologistes implantent un émetteur dans le ventre du poisson.

Crédit : Emmanuelle Chrétien

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Une étudiante a suivi par télémétrie 25 achigans dans une rivière des Laurentides afin de documenter leur vie nocturne.

L’été dernier, Emmanuelle Chrétien a pêché 25 achigans à petite bouche (Micropterus dolomieu) dans la rivière Kiamika, dans le nord-ouest des Laurentides. Mais ce n’était pas pour le plaisir de voir ce poisson se débattre au bout de sa ligne. La biologiste les a capturés pour les suivre par télémétrie. «Avant de les relâcher, je leur ai introduit chirurgicalement dans l’abdomen un émetteur radio de façon à suivre leurs déplacements jour et nuit», explique la chercheuse, qui consacre à cette espèce sa thèse de doctorat au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal.

Les achigans à petite bouche sont des poissons communs des rivières du Québec que les pêcheurs apprécient pour leur combativité. Très étudiés en raison de leur abondance et de leur importance pour la pêche récréative, on en connaît beaucoup sur leur biologie. On sait par exemple que, dans la journée, les poissons d’eau vive cherchent le meilleur endroit où s’alimenter. Ils se fixent là où la recherche de nourriture exige le moins de mouvements possible. Ils explorent le territoire avec cet objectif. Mais leur vie nocturne est peu documentée.

Au cours de l’été dernier, qu’Emmanuelle Chrétien a passé en partie au bord de la rivière, elle a découvert que la présence d’abris est le critère majeur pour leur sélection d’habitats, particulièrement durant la nuit. Les achigans se réfugient sous des troncs et des branches pour se protéger des courants et des prédateurs, mais aussi pour s’embusquer afin d’attraper les proies qui passent.

À l’eau, la techno

L’achigan à petite bouche est l’espèce idéale pour tester de nouvelles approches en vue de modéliser la qualité des habitats de poissons en rivière. Les chercheurs peuvent cartographier les fonds grâce à l’hydroacoustique, sorte d’échographie sous-marine, mais suivre les poissons dans leurs déplacements est pratiquement impossible sans télémétrie. «Ce n’est pas une technique inhabituelle pour ce genre de travail, mais à ma connaissance, elle n’avait pas été employée à cette fin pour l’achigan à petite bouche», commente la biologiste.

Si l’on veut prédire les effets des perturbations actuelles et futures sur ces écosystèmes, «il est nécessaire de mieux comprendre les liens entre les espèces et leur environnement et de concevoir des outils permettant de prévoir la qualité des habitats», écrit-elle dans un résumé de son travail. En plus de comparer les comportements diurnes et nocturnes du poisson, elle souhaite mettre au point un modèle numérique d’habitat basé sur le mouvement des achigans.

«En d’autres termes, nous voulons documenter le comportement des poissons pour faire en sorte que les outils utilisés pour les évaluations environnementales permettent de mieux cibler les habitats critiques pour la conservation et les endroits qui pourraient bénéficier de travaux de restauration», mentionne-t-elle.

L’achigan au laboratoire

Emmanuelle Chrétien sur la rivière Kiamika.

Crédit : Emmanuelle Chrétien

Dans la deuxième partie de son expérimentation, qui commencera l’été prochain, Emmanuelle Chrétien capturera d’autres achigans mais dans un but différent. Cette fois, elle les observera en situation contrôlée à la Station de biologie des Laurentides. «Nous les placerons dans des chambres de nage avec ou sans refuge afin de mesurer leurs dépenses énergétiques et leur consommation d’oxygène», résume-t-elle.

Elle veut en apprendre davantage sur ce qui se passe lorsque le poisson gagne son refuge. «On se doute que le poisson est plus calme lorsqu’il est à l’abri et qu’il dépense moins d’énergie, mais on veut mesurer avec précision cette économie. On veut également savoir si le poisson récupère plus facilement d’un exercice intense s’il se trouve dans son refuge», illustre-t-elle. Pas besoin de prises de sang ou d’examens effractifs; les appareils électroniques du laboratoire de sciences naturelles permettent de calculer les fluctuations d’oxygène dans l’eau, révélant les taux métaboliques du poisson.

Les lacs et les rivières font partie des écosystèmes les plus diversifiés, mais aussi les plus menacés par l’activité humaine, rappelle la biologiste, qui a étudié une population de poissons d’eau douce de l’Ouganda durant ses travaux de maîtrise à l’Université McGill de 2013 à 2015. Elle espère que ses recherches, sous la direction de Daniel Boisclair, serviront à mieux les connaître et à mieux les apprécier.

  • L'émetteur permettra aux chercheurs de suivre le poisson jour et nuit.

    Crédit : Emmanuelle Chrétien