Le grand poète A. M. Klein a fait son droit à l’UdeM

Abraham Moses Klein

Abraham Moses Klein

Crédit : Garcia Studios / Bibliothèque et Archives Canada / PA-125749

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Abraham Moses Klein (1909-1972) fut l’un des grands poètes du Canada. Peu de gens savent qu’il a étudié le droit à l’Université de Montréal dans les années 30.

«Roulez vacantes, chaises roulantes / Et béquilles, sans aisselles, sautez !» écrit Abraham Moses Klein dans son poème The Cripples (Les infirmes), consacré à la procession de miraculés de l’oratoire Saint-Joseph de Montréal. «Et moi qui eus un jour une foi comme cette foi-là / Mais qui ne l’ai plus, je suis plus infirme qu’eux1.»       

On trouve dans ces vers des thèmes chers au poète né en Ukraine en 1909 et immigré au Canada avec sa famille l’année suivante, qu’on a qualifié de «père de la littérature juive canadienne». Une ironie souriante, une curiosité toujours vive pour la religion et… une fascination pour les Canadiens français. «C’est assurément l’un des plus grands écrivains du Canada, mais il est largement méconnu chez les Québécois», mentionne Robert Melançon, professeur émérite de littérature à l’Université de Montréal, qui a traduit avec sa femme Charlotte le seul roman de l’homme de lettres, The Second Scroll, paru sous le titre Le second rouleau aux Éditions du Boréal en 1990. Ce travail de bénédictin leur a valu le Prix du Gouverneur général cette année-là.       

Abraham Moses Klein était non seulement poète et romancier, mais aussi essayiste, journaliste, chroniqueur et nouvelliste. Issu de la communauté juive de Montréal, il a été fortement influencé par ses traditions culturelles mais sans partager la foi des rabbins. «Klein incarne bien la triple solitude de Montréal: juif anglophone, il aimait profondément la communauté francophone», commente l’historien Pierre Anctil, professeur à l’Université d’Ottawa, qui lui a consacré plusieurs travaux, dont une biographie en 2004.     

«Dans sa poésie, Klein se montre sensible au mode de vie traditionnel du Québec, mais également aux sonorités du français canadien, en particulier aux éléments lexicaux et syntaxiques et aux cadences. Sa poésie en est infusée», ajoute Robert Schwartzwald, responsable du programme d’études juives de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal.

Un poème sur les étudiants de l’UdeM

Dans The Rocking Chair (La chaise berçante dans la traduction de Marie Frankland, son projet de maîtrise sous la direction du professeur Melançon), les poèmes inspirés par le terroir québécois ont été rassemblés en 1948. En plus de l’ode aux infirmes de l’oratoire Saint-Joseph, on peut y lire des textes ayant pour titres «Frigidaire», «Les raquetteurs», «Le temps des sucres», «Belvédère: mont Royal», «Station-service» et (ça ne s’invente pas) un texte de trois strophes sur la Faculté de droit de l’Université de Montréal. «Canne fière et béret chic, les étudiants / Emplissent la rue en lisse serpentin et tapissent l’air / De banderoles chantantes et de grivois rubans», dit le premier onzain. Il évoque leurs dernières folies de jeunesse avant qu’ils «se fanent et flétrissent en avocats».

Francophile engagé

Cette francophilie le mènera à prendre la défense des Canadiens français contre les attaques verbales dont ils feront l’objet dans la première moitié du 20e siècle, alors que se répand l’antisémitisme. «Il exprimait une ouverture d’esprit vis-à-vis de la diversité humaine tout à fait exceptionnelle pour son temps. Des Canadiens français, il se sentait proche. Ce peuple avait beaucoup en commun avec le peuple juif: son opiniâtreté à défendre sa langue et sa religion, notamment», souligne Pierre Anctil.       

D’abord étudiant à l’Université McGill, où il explore les sciences et l’économie, A. M. Klein fait le saut en 1930 à l’Université de Montréal, «qui contrairement à McGill n’avait pas en place un système de quotas pour les juifs», indique Robert Schwartzwald.       

Reçu au Barreau au milieu des années 30, il décide de pratiquer le droit… à Rouyn, ville minière du Nord québécois. «C’est sans doute en Abitibi que Klein acquiert ses connaissances du milieu rural canadien-français qui ont abouti à The Rocking Chair. Ce recueil lui vaudra le Prix du Gouverneur général en 1949; il est le premier juif à l’obtenir», poursuit M. Schwartzwald.   

Mais la vie d’Abraham Moses Klein s’assombrit après la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’il plonge dans une dépression majeure. «C’est toujours difficile de poser un diagnostic quand la personne est disparue depuis longtemps, mais il semblait être en proie à une crise personnelle profonde. Avocat peu prospère, il avait trouvé du travail auprès de Samuel Bronfman, dont il écrivait les discours; mais cette activité ne le satisfaisait pas», résume Pierre Anctil.    

Comme d’autres poètes maudits, Abraham Moses Klein passera les dernières années de sa vie isolé. Il reçoit des soins psychiatriques en 1951 et, à partir de 1955, il ne publie plus rien. «Il atteint alors à peine 44 ans, écrit Robert Melançon dans la préface du Second rouleau. Il vivra désormais reclus chez lui, enfermé dans le silence, refusant même de recevoir ses amis les plus proches, jusqu’à sa mort en 1972.»   

Une œuvre à découvrir

C’est par hasard que M. Melançon a découvert son œuvre. «J’habitais Notre-Dame-de-Grâce et je lisais de la poésie dans mon jardin lorsque mon voisin, Sandor Klein, m’a dit que son père aussi écrivait des poèmes. J’ai accepté, un peu par politesse, d’y jeter un coup d’œil. Ce fut pour moi une véritable révélation!»   

Retraité du Département des littératures de langue française depuis 2007, M. Melançon n’a jamais abandonné l’idée de poursuivre les traductions entamées dans les années 80. «L’œuvre de Klein est vénérée dans le Canada anglais et dans les diasporas juives nord-américaine et européenne. Pourtant, au Québec, on ne le lit guère», déplore-t-il. Selon lui, moins de 20 % des textes d’Abraham Moses Klein sont accessibles en français. Ses essais politiques, entre autres, gagneraient à être traduits.    

Parcs Canada a inauguré, en décembre 2017, une plaque en son honneur sur la rue Hutchison, à Montréal. C’est dans ce quartier qu’il «passa la majeure partie de sa vie, et exprima les luttes et les aspirations d’une génération qui fut témoin de l’Holocauste et de la création de l’État d’Israël», peut-on y lire.   

1 Extrait du recueil La chaise berçante, paru aux Éditions du Noroît en 2006.

  • Abraham Moses Klein (à droite) offre à Monroe Abbey, futur président du Congrès juif canadien (à gauche), un exemplaire de son livre intitulé The Second Scroll, vers 1951.

    Crédit : Archives juives canadiennes / Alex Dworkin

Université de Montréal, Faculté de droit

Canne fière et béret chic, les étudiants

Emplissent la rue en lisse serpentin et tapissent l’air

De banderoles chantantes et de grivois rubans

Leurs visages, voilés de pâleur séminaire,

S’ouvrent, rougissent, annoncent leurs épaulettes,

Et fuient Xénophon et le vieux Virgile.

Gaiement, ils ondulent et titubent vers les leurs,

À travers le dédale se voient déjà

Soyeux et sérieux, une guilde en toge

Qu’un portraitiste un jour va consacrer

Sous l’emblème du Code Napoléon

 

Puis, ils ont droit à un dernier caprice

Pour l’adolescence avant qu’elle ne revête

La couronne et la dignité de l’âge adulte.

Aujourd’hui, le cercle rieur sur la Place d’Armes,

On simule un procès, on condamne

Et prononce en chantant la joyeuse peine de mort;

Demain, le bien de l’État, la loi, le doyen

Divisant délibéré son abondante barbe

D’argent et de sable en bien et mal.

 

Alors, ils copient et contournent

Les nombres et leurs vérités. Et en saison,

De célébrants verts et crus du quartier latin

Se fanent et flétrissent en avocats.

Les hommes assis. Aujourd’hui innocente et fête.

Ô laissez-les cueillir un jour si vite révolu!

Ils connaîtront bientôt,

Les débatteurs, les candidats, les adeptes –

Le gardien ridé de la clé des archives,

Le ventru gavé de statu quo –

Les clauses et les chaînes de la carrière.

Ils ouvriront bientôt

Leurs mille agendas, minutés et minutieux,

Et bientôt, trop tôt, en viendront à vivre pour laisser

En bon père de famille, une succession sûre.

Abraham Moses Klein, «Université de Montréal», La chaise berçante, traduit de l’anglais par Marie Frankland, Montréal, Éditions du Noroît, 2006, p. 31-33.