Une brèche dans le plafond de verre

Louise Roy et Valérie Plante sont toutes deux diplômées de l'Université de Montréal.

Louise Roy et Valérie Plante sont toutes deux diplômées de l'Université de Montréal.

Crédit : Christian Fleury

En 5 secondes

Les diplômées Louise Roy et Valérie Plante échangent sur le pouvoir au féminin.

Louise Roy et Valérie Plante ont toutes deux fait l’histoire, à une trentaine d’années d’intervalle. En 1985, alors qu’elle n’avait pas encore 40 ans, Louise Roy a causé «un coup de tonnerre», comme elle le rappelle, en devenant la première femme à diriger la Société de transport de la Communauté urbaine de Montréal. La stupéfaction générale régnait aussi en cette soirée électorale du 5 novembre 2017, lorsque tous ont appris que les rênes du pouvoir à Montréal changeaient de main. Valérie Plante déclarait alors à ses partisans survoltés: «Trois cent soixante-quinze ans après Jeanne Mance, Montréal a enfin sa première mairesse!»  

Mme Plante a d’ailleurs choisi un salon de l’hôtel de ville nommé en l’honneur de la cofondatrice de Montréal pour rencontrer celle qui termine son mandat de chancelière et présidente du Conseil de l’Université de Montréal. Discussion sur le pouvoir au féminin, d’une génération à l’autre. 

Valérie Plante explique avoir le sens du devoir très aiguisé depuis qu'elle est en politique.

Crédit : Christian Fleury

Louise Roy: Je suis entrée à l’Université de Montréal en septembre 1968.

Valérie Plante: Oh! Une année légendaire…

Louise Roy: Nous étions dans le sillage de Mai 68. Évidemment, nous, les étudiants en sociologie, étions parmi les chefs de file du mouvement contestataire. J’ai participé à des bed-ins et même à l’occupation du bureau du recteur! J’étais passionnée par les enjeux politiques et le changement social – et je le suis toujours.

Valérie Plante: C’est quelque chose que nous avons en commun. À l’université, j’étais en plein éveil intellectuel et citoyen. Je découvrais Montréal, j’intégrais toutes sortes de notions et je militais pour plusieurs causes qui me tenaient à cœur. J’étais dans un profil d’ethnologie, on s’interrogeait donc sur le regard occidental, sur notre regard par rapport à l’autre, ce qui fait qu’aujourd’hui j’adore être entourée de personnes qui ne pensent pas comme moi. Je crois que la capacité de se remettre en question est une qualité essentielle pour tout gestionnaire.

Louise Roy: Nous avons beaucoup de chance d’être diplômées en sciences humaines. Une anthropologue et une sociologue qui deviennent mairesse et pdg… Avouez que personne ne nous a vues venir!

Valérie Plante: C’est clair! (Rires.) Mais sérieusement, je crois que les diplômés en sciences humaines font d’excellents gestionnaires. Ces disciplines fournissent des outils pour se sentir à l’aise face à la complexité, à laquelle n’échappe aucune grande organisation.

Louise Roy: À la STCUM [Société de transport de la Communauté urbaine de Montréal], je me suis retrouvée à la tête d’équipes très diversifiées composées notamment d’ingénieurs, d’économistes et d’urbanistes. Je me suis vite rendu compte que l’enjeu du transport en commun n’est pas technique. Il est politique, il est économique, il est social. Et pour avancer dans le domaine, il faut avoir une large compréhension de chacun de ces aspects.

Selon Louise Roy, «quand on accède à un poste de pouvoir, on se découvre des forces insoupçonnées».

Crédit : Christian Fleury

Valérie Plante: Lorsqu’on gère une ville, il faut avoir un regard de généraliste parce que c’est nous qui apportons la vue d’ensemble et qui devons trancher en tenant compte de nombreux paramètres qui, parfois, divergent. Il faut être capable de s’entourer de gens très compétents qui possèdent le savoir technique d’où découleront les solutions aux différents problèmes. Je n’occupe ce poste que depuis quelques mois, mais je suis déjà très consciente de cela.

Louise Roy: Quand on accède à un poste de pouvoir, on se découvre des forces insoupçonnées.

Valérie Plante: En effet. Depuis que je suis en politique par exemple, je m’aperçois que j’ai le sens du devoir très aiguisé. Je suis impressionnée de voir à quel point ce sentiment m’habite tout le temps. C’est une force sur laquelle je peux compter dans les moments difficiles.

Louise Roy: Lorsque vous vous êtes déclarée candidate à la course à la mairie, j’ai pensé: quelle audace! Puis, quand vous avez gagné, je me suis dit : enfin! Vous avez ouvert une porte pour toute une génération. Et l’on a senti passer un véritable vent de fraîcheur.

Valérie Plante: Et vous, comment avez-vous été accueillie à votre arrivée à la direction de la STCUM?

Louise Roy : Ça a été une commotion. La nouvelle a fait la une de tous les journaux. On se rappellera qu’en 1985 il y avait une vague de grèves dans le transport en commun. Le syndicat des employés d’entretien était sous la tutelle de l’État en raison d’une prise d’otages de contremaîtres!

Valérie Plante: Vraiment?!?

Louise Roy: Le climat de travail était pourri. Nos chauffeurs d’autobus étaient régulièrement attaqués à coups de parapluie parce qu’ils étaient détestés par la population. J’arrive là – une femme de 37 ans – avec le mandat de restaurer la confiance du public. J’ai alors pu constater le pouvoir de la communication. J’ai découvert que j’étais à l’aise de parler au public, ce qui n’était pas le cas de mon prédécesseur. Je suis allée sur le terrain, à la rencontre des grévistes, mais aussi de la population, de la communauté noire, des personnes âgées. Partout j’étais suivie par les médias.

Valérie Plante: Je vous lève mon chapeau. Avec tous ces éléments qui jouaient contre vous, le risque de chute était grand. Vous faites partie de nos pionnières. Cela dit, être la première, c’est important, mais encore faut-il s’assurer qu’il y en a d’autres. Nous avons encore trop peu de modèles de femmes au pouvoir. Il y a 25 ans, nous avons eu une première ministre canadienne, Kim Campbell. Mais depuis, aucune autre… Au Québec, faudra-t-il attendre plus de 25 ans après Pauline Marois pour voir une autre femme chef de l’État? Je ne veux pas être la seule mairesse de l’histoire de Montréal. Je compte rester longtemps à ce poste, mais je souhaite aussi qu’il y ait plus de candidates à de futures élections.

Louise Roy et Valérie Plante ont toutes les deux fait l'histoire.

Crédit : Christian Fleury

Louise Roy: Quand une masse critique de femmes sera au pouvoir, nous pourrons faire une réelle différence. Mais la question de la relève se pose. Le pouvoir est un sport extrême. Il n’est pas évident de convaincre une jeune femme ou un jeune homme talentueux de plonger dans un travail exigeant et d’assumer des responsabilités complexes dans un environnement médiatique où le degré de tolérance à l’égard des erreurs est très bas, pour ne pas dire nul.

Valérie Plante: Nous avons un moule à casser et c’est ce que j’essaie de faire. Le soir de mon assermentation, j’ai brisé la tradition en invitant ma famille à venir signer avec moi le livre de la Ville. C’était une façon de dire: je suis une mairesse, mais je suis aussi une mère de famille et une blonde – et je vous le dis publiquement. Il n’est pas facile d’amener ce changement de mentalités en politique parce que ceux qui accèdent aux hautes sphères sont souvent des hommes plus âgés dont les enfants sont grands.

Louise Roy: L’accession des femmes à des postes de direction coïncide avec un changement de valeurs en matière de management. N’essayez pas de mobiliser des milléniaux en leur disant: vous allez faire ceci et cela. Ça ne fonctionnera pas. Le leader moderne ne commande pas, il rallie. Il ne dicte pas sa vision, il la partage. À présent, la hiérarchie laisse place à une dynamique de contributions. Et je crois que les femmes chefs de file s’insèrent bien dans cette mouvance. Beaucoup de jeunes hommes partagent aussi ces valeurs de mobilisation, d’écoute et d’empathie.

Valérie Plante: Je suis d’accord avec vous, mais j’apporterais un bémol. En politique, il y a un double standard. Une femme doit être très prudente quant à la façon dont elle exprime ses émotions en public. Barack Obama ou Justin Trudeau peuvent bien verser une larme, personne ne mettra en doute leur capacité à diriger. Si une femme fait la même chose, on peut tomber très facilement dans les commentaires du genre: elle n’est pas en contrôle, elle est trop émotive. Et l’on commence à douter qu’elle puisse mettre le poing sur la table.

Louise Roy: Ce sont des biais inconscients que nous avons tous, les hommes comme les femmes. Il faut travailler à rendre ces biais bien visibles pour tout le monde. C’est seulement ainsi que nous pourrons atteindre l’égalité.

Valérie Plante: Les recherches montrent que, dans une entrevue d’emploi, les hommes vont en général se surévaluer de 30 % et les femmes se sous-évaluer de 30 %. Chaque fois que j’ai eu à relever un défi, je me suis souvenue de ces chiffres. Et je me suis lancée! C’est ce que je dis aujourd’hui à toutes les jeunes femmes: allez-y, les filles! Sortez de votre zone de confort et engagez-vous dans une cause qui vous interpelle. Vous allez tellement apprendre sur vous-mêmes et sur les autres. N’attendez pas. Let’s go!

  • Louise Roy en 1985, année de son arrivée à la STCUM. Elle participe alors à l'inauguration de la gare Vendôme.

  • C'est entourée de son conjoint et de ses deux fils que la nouvelle mairesse a signé le livre d'or de la Ville le jour de son assermentation, le 16 novembre 2017.

Louise Roy en quelques dates

  • 1971: baccalauréat en sociologie de l’UdeM
  • 1972 et 1974: maîtrise et doctorat en sociologie de l’Université du Wisconsin
  • 1985-1992: présidente-directrice générale de la STCUM (aujourd’hui la STM)
  • 1992-1993: vice-présidente principale de la Corporation du Groupe La Laurentienne
  • 1994-1997: vice-présidente exécutive d’Air France à Paris
  • 1997-2000: présidente et chef de la direction de Télémédia Communications
  • 2000-2003: première vice-présidente de l’Association du transport aérien international
  • 2006-2012: présidente du Conseil des arts de Montréal
  • 2008-juin 2018: chancelière et présidente du Conseil de l’UdeM

Valérie Plante en quelques dates

  • 1998: baccalauréat en anthropologie et certificat en intervention en milieu multiethnique de l’UdeM
  • 2001: maîtrise en muséologie de l’UdeM
  • 2006-2011: travaille à la Fondation Filles d'action, où elle a été directrice du réseau national
  • 2003: élue conseillère de la ville dans le district de Sainte-Marie, après une course contre Louise Harel
  • Décembre 2016: élue chef du parti Projet Montréal
  • 5 novembre 2017: devient la première mairesse de Montréal