Infertilité: se blâmer peut entraîner anxiété et dépression dans le couple

  • Forum
  • Le 14 mai 2018

  • Martin LaSalle
Au Canada, 15 % des couples sont touchés par l’infertilité, soit un sur six. Et, parmi ceux où le blâme s'installe, les symptômes d’anxiété et de dépression sont fréquents.

Au Canada, 15 % des couples sont touchés par l’infertilité, soit un sur six. Et, parmi ceux où le blâme s'installe, les symptômes d’anxiété et de dépression sont fréquents.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Tous les conjoints ne se blâment pas à la suite d’un diagnostic d’infertilité, mais lorsque c’est le cas, ils sont nombreux à souffrir de symptômes d’anxiété et de dépression.

Lorsque le blâme s’installe chez les couples qui ne peuvent avoir d’enfant en raison de l’infertilité de l’un ou l’autre des conjoints, ceux-ci ressentent des symptômes d’anxiété ou de dépression, de même que de l’insatisfaction à l’égard de leur relation.

C’est ce qu’a mis au jour la professeure Katherine Péloquin, du Département de psychologie de l’Université de Montréal, dans une étude qu’elle a menée auprès de 279 couples de la région de Montréal qui suivaient des traitements de procréation assistée.

Recrutés avant la mise en place du programme gouvernemental sur la gratuité des traitements de procréation assistée (en vigueur de 2010 à 2015), les partenaires ont répondu de façon indépendante à des questionnaires destinés à évaluer s’ils éprouvaient des symptômes d’anxiété ou de dépression, et à mesurer leur degré de satisfaction conjugale.

De même, ces questionnaires visaient à cerner le rôle du blâme – qu’il soit tourné vers soi ou vers l’autre – lié à l’impossibilité d’avoir des enfants dans l’apparition de ces symptômes et de la détresse conjugale.

L’effet de contagion du blâme sur les symptômes

Katherine Péloquin

Crédit : Amélie Philibert

Les résultats de l’étude indiquent que, à la suite d’un diagnostic d’infertilité, la majorité des conjoints se blâment peu ou pas. De fait, 16 % des participants présentaient des symptômes cliniques d’anxiété et 21 % de dépression.

Globalement, les femmes sont plus enclines que les hommes à porter le blâme en cas d’infertilité du couple, tandis que c’est dans une proportion égale que les hommes et les femmes en rejettent la responsabilité sur leur partenaire.

Chez les hommes, le fait de se blâmer soi-même est associé à l’apparition de symptômes d’anxiété et de dépression, ainsi qu’à une insatisfaction dans la relation de couple.

Toutefois, lorsque la femme se tient pour responsable du problème de fertilité (peu importe qui dans le couple est infertile), ces symptômes sont présents tant chez l’homme que chez la femme.

«Nous avons observé que le blâme a un effet de contagion sur l’apparition des symptômes, mentionne Katherine Péloquin. Nous croyons que la détresse de la femme qui se blâme a des répercussions sur son partenaire, possiblement en raison du sentiment d’impuissance qu’il ressent à ne pouvoir épauler sa partenaire.»

Par ailleurs, lorsqu’un homme se blâme pour le problème d’infertilité, il est aussi moins satisfait de sa relation de couple, comparativement à un homme qui ne se fait pas de reproches.

Et, lorsque la femme admet blâmer son partenaire en raison de son infertilité, tant l’homme que la femme se disent moins satisfaits de leur relation de couple.

Fait intrigant, les femmes ont davantage tendance à se blâmer pour le problème de fertilité, qu’elles aient elles-mêmes reçu le diagnostic d’infertilité ou non.

«Les femmes peuvent se jeter la pierre en contexte d’infertilité même lorsque c’est leur conjoint qui est infertile, notamment parce que ce sont elles qui subissent la grande majorité des traitements de fertilité, explique Katherine Péloquin. Quand le traitement échoue, elles peuvent attribuer la faute à leur corps qui ne répond pas favorablement aux traitements.»

Une détresse invisible et un manque d’éducation

Au Canada, 15 % des couples sont touchés par l’infertilité, soit un sur six. «Cette maladie de couple découle de l’infertilité de la femme dans 30 % des cas et de l’infertilité de l’homme dans une proportion équivalente, signale-t-elle. Dans environ 30 % des cas, l’infertilité concerne les deux partenaires, tandis que de 8 % à 10 % des cas d’infertilité demeurent inexpliqués.» 

«L’infertilité crée beaucoup de détresse chez les couples, et cette détresse demeure invisible, car elle entraîne rarement une hospitalisation ou le recours à des consultations en psychothérapie», constate la professeure spécialisée dans la thérapie de couple.

Selon elle, cette détresse est attribuable à une incapacité d’accomplir une «phase normative de l’évolution du couple et elle découle également parfois de la pression sociale à avoir des enfants, de même que du sentiment d’inadéquation personnelle à ne pas pouvoir procréer».

Outre l’aspect normatif, l’infertilité est aussi lourde à porter lorsque le couple se tourne vers les cliniques de fertilité. «Les traitements sont difficiles pour la femme, car ils sont invasifs et douloureux, et ils le sont pour les deux partenaires qui fondent beaucoup d’espoirs sur ces traitements dont le taux de réussite varie de 10 % à 40 %… sans compter l’effet qu’ils ont sur les finances du couple», évoque la professeure de psychologie.

Par ailleurs, Katherine Péloquin déplore qu’il y ait peu d’éducation en matière de fertilité. «Les couples attendent de plus en plus longtemps avant de tenter d’avoir des enfants, sans nécessairement savoir que la fertilité n’est pas élastique, qu’elle s’atténue avec l’âge», précise-t-elle.

De même, bien que l’infertilité puisse résulter de facteurs génétiques ou demeurer inexpliquée, certains éléments peuvent également y contribuer, dont l’âge, l’obésité et les maladies transmises sexuellement.

Informer les psychologues et les psychothérapeutes

Les résultats de l’étude de Katherine Péloquin devraient inciter les psychologues et les thérapeutes de couple à tenir compte du blâme dans l’évaluation et le suivi de leurs patients qui ont reçu un diagnostic d’infertilité.

«Les thérapeutes doivent être sensibles à la tendance que les partenaires peuvent avoir à se blâmer eux-mêmes ou mutuellement, lorsqu’ils constatent des symptômes d’anxiété ou de dépression chez les personnes qui les consultent en raison d’une infertilité, conclut Mme Péloquin. Il faut en outre garder à l’esprit que l’infertilité est une maladie de couple et, pour bien comprendre l’expérience et les réactions individuelles de chaque partenaire, il est nécessaire de poser un regard systémique qui rende compte de la dynamique conjugale.»