Les émotions sont contagieuses!

  • Forum
  • Le 6 juin 2018

  • Dominique Nancy
«Si votre interlocuteur rit, vous aurez spontanément envie de rire. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le rire est contagieux! affirme Pierrich Plusquellec, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et directeur du Centre d’études en sciences de la communication non verbale.

«Si votre interlocuteur rit, vous aurez spontanément envie de rire. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le rire est contagieux! affirme Pierrich Plusquellec, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et directeur du Centre d’études en sciences de la communication non verbale.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Nous envoyons et recevons constamment des messages émotionnels et nous «attrapons» les émotions d’autrui, qui seraient aussi contagieuses que les virus.

Tous les jours nous sommes exposés aux comportements non verbaux de ceux et celles qui nous entourent. Leurs gestes, mouvements des yeux, expressions faciales, postures et intonations de la voix nous influencent!

Le rire en est un parfait exemple. «Si votre interlocuteur rit, vous aurez spontanément envie de rire. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le rire est contagieux! affirme Pierrich Plusquellec, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et directeur du Centre d’études en sciences de la communication non verbale. Chaque fois que nous interagissons avec quelqu’un, nous ressentons son émotion. C’est une réponse automatique, non intentionnelle et souvent non reconnue. Nous imitons et synchronisons les expressions faciales et mouvements du corps.»

Ce phénomène s’appelle «contagion émotionnelle». Objet d’étude de la chercheuse américaine Helen Hatfield, la contagion émotionnelle est de plus en plus populaire auprès des employeurs. «Elle favorise la compréhension de l’autre et l’établissement du lien de confiance, qui sont essentiels aux relations humaines harmonieuses», fait valoir l’éthologue d’origine française et expert des facteurs biologiques agissant sur les capacités adaptatives humaines.

Le problème survient lorsque les émotions ressenties sont négatives. Votre patron est colérique? Vos collègues sont tristes ou stressés? Vous risquez de le devenir à votre tour. La joie, la colère, la tristesse et la peur provoquent des expressions faciales caractéristiques qui transcendent les cultures. «La sensibilité aux indicateurs non verbaux a fait l’objet de nombreuses études, signale Pierrich Plusquellec. L’incidence de ce lien et notre compréhension de celui-ci peuvent être un important vecteur afin de bonifier nos relations et de maintenir une harmonie avec notre entourage. Être conscient de cet immense potentiel communicationnel et de sa propre sensibilité devient un atout étant donné la tendance organisationnelle actuelle à travailler davantage en équipe.»    

De Darwin à nos jours

Pierrich Plusquellec

Crédit : Amélie Philibert

La communication non verbale nous intrigue depuis fort longtemps, rappelle le professeur Plusquellec. Une pléthore de chercheurs se sont intéressés au sujet. Charles Darwin a notamment réfléchi à «l’expression des émotions chez l’homme et les animaux» avant de publier un ouvrage percutant en 1872, une décennie après ses travaux sur la sélection naturelle. «Ce champ de recherche a gagné en popularité, confirme Pierrich Plusquellec. Des scientifiques de différents milieux, notamment de l’éthologie, de la communication, de la psychologie et de la médecine, y ont consacré une bonne partie de leur vie.» Mais il attire aussi des adeptes des pseudosciences et des charlatans de sorte que des techniques et notions n’ayant fait l’objet d’aucune publication scientifique sont diffusées à tout vent.

Non, se gratter le nez et avoir le regard fuyant ne signifient pas que la personne en face de vous est en train de mentir. «Elle peut juste avoir envie de se gratter! De plus, le menteur avéré a plutôt tendance à regarder son interlocuteur droit dans les yeux», note le chercheur, qui précise qu’il y a une différence entre «voir» et «observer». «Pour pouvoir bien observer et donner un sens à ce qu’on voit, il faut d’abord connaître! Ensuite, on pourra mieux décoder et prédire les comportements qui pourraient survenir.»

Depuis son doctorat en biologie du comportement à l’Université Paris 13, de 1997 à 2001, Pierrich Plusquellec scrute les indicateurs comportementaux de stress et leur influence sur autrui. Dans ses études doctorales, il a observé le comportement belliqueux des vaches de combat en Suisse. Ces bovins de la race d’Hérens dotés de cornes robustes ont un instinct d’organisation hiérarchique très marqué. «Le néophyte pourrait croire qu’elles ne font que brouter de l’herbe, mais leur attitude est caractérisée par des luttes de pouvoir afin de déterminer laquelle sera la leader du troupeau», dit le chercheur, qui a aussi étudié le comportement des enfants d’âge préscolaire au cours d’un postdoctorat effectué au laboratoire de recherche du professeur Richard E. Tremblay.

Aujourd’hui lui-même professeur à l’Université de Montréal, il dirige depuis cinq ans une équipe d’une dizaine d’étudiants-chercheurs qui se penchent sur différents aspects de la communication non verbale et son incidence sur le travail d’intervention (sensibilité interpersonnelle, empathie, contagion émotionnelle), ainsi que sur les programmes de prévention et d’intervention visant à rééquilibrer le système biologique du stress. Il faut souligner que les travaux de M. Plusquellec laissent volontairement de côté les «études» réalisées par de soi-disant spécialistes qui véhiculent des données non probantes et de fausses croyances. Son équipe s’intéresse uniquement aux connaissances scientifiques sur la communication non verbale.

«Mes travaux s’appuient principalement sur la codification objective de comportements à partir d’enregistrements vidéos couplés à des mesures physiologiques et des instruments d’évaluation du comportement plus classiques utilisés en épidémiologie tels que des questionnaires, des échelles d’évaluation et récemment des outils issus des progrès en intelligence artificielle», mentionne M. Plusquellec.

De vraies observations, quoi!

1000 chercheurs inspirants

Dans un récent article publié en avril dernier dans le Journal of Nonverbal Behavior avec son collègue Vincent Denault (juriste et doctorant en communication à l’Université de Montréal), M. Plusquellec a étudié l’intérêt suscité par ce champ de recherche au fil du temps, soit de 1947 à aujourd’hui.

À l’aide de l’index des citations d’une base de données électronique bibliographique multidisciplinaire complète, à savoir Web of Science, les chercheurs ont pu fournir une analyse descriptive détaillée des 1000 articles les plus cités dans le domaine de la recherche sur le comportement non verbal ainsi qu’une liste des auteurs les plus connus.

Il en ressort que les principaux thèmes étudiés sont l’expression faciale, la posture, le ton de la voix et l’espace interpersonnel. La communication non verbale est de nature interdisciplinaire et d’intérêt mondial. Pour ce qui est de la provenance des chercheurs, le Canada est le quatrième pays au monde à publier le plus d’études sur le sujet. Les 1000 articles les plus cités remontent aux années 60 et ont atteint un sommet en 2008. Un document de neurosciences est notamment rapporté 1341 fois. Signe que cette publication a considérablement contribué au domaine de recherche. Il s’agit d’une étude montrant l’activation de l’amygdale relativement aux images de visages craintifs. Un autre article, cité 1120 fois, a démontré que les nourrissons d’à peine 12 jours pouvaient imiter les mimiques du visage et les gestes de la main. «Une découverte révolutionnaire à l’époque compte tenu que, dans les années 70, on croyait que les bébés commençaient à imiter les gestes entre 8 et 12 mois», explique Pierrich Plusquellec.

L’analyse de Pierrich Plusquellec et Vincent Denault donne une bonne idée du développement des connaissances scientifiques sur le comportement non verbal. Les mécanismes neurologiques et les corrélats neuronaux liés à la santé mentale ont longtemps eu la cote, remarquent-ils. À l’heure actuelle, les scientifiques dans le domaine du comportement non verbal se concentrent notamment sur les causes, mais les auteurs invitent les chercheurs à sortir des sentiers battus et à donner la priorité aux questions novatrices et complexes associées aux contextes sociaux. Par exemple, l’analyse des comportements des témoins dans les salles d’audience, où les enjeux sont élevés, ou encore l’importance de l’attitude empathique dans le système de santé.

Les auteurs souhaitent remercier le Fonds de recherche du Québec – Société et culture pour la bourse de recherche doctorale accordée à Vincent Denault.