Le territoire réel et imaginaire de Michel Tremblay

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  • Le 12 juin 2018

  • Dominique Nancy
Animation par le professeur Benoît Melançon d'un entretien avec l'auteur Michel Tremblay.

Animation par le professeur Benoît Melançon d'un entretien avec l'auteur Michel Tremblay.

Crédit : Leslie Schachter

En 5 secondes

Le dramaturge et romancier se prête à un échange qui met en lumière l’importance des lieux dans son œuvre prolifique.

«Fuck la marde! Je revendique le droit de pouvoir utiliser le joual sans me sentir coupable ou obligé de mettre les mots entre guillemets ou en italique et parfois même pour que l’œil comprenne et ne bloque pas, c’est aussi correct de les écrire autrement.»

Voilà pourquoi Michel Tremblay choisit de ne pas recourir aux conventions typographiques habituelles pour les mots empruntés à l’anglais ou au français populaire du Québec. Le dramaturge et auteur de romans, de comédies musicales et de récits autobiographiques fait parler ses personnages avec les expressions de la vie de tous les jours. Il transpose ces marques d’oralité musicale et ne les met pas «à distance», comme l’a souligné Benoît Melançon, professeur au Département des littératures de langue française de l'Université de Montréal, au cours d’un entretien qu’il a animé à l’occasion du séminaire d’été en création littéraire Habiter le territoire. Michel Tremblay y rencontrait les étudiants et de nombreux admirateurs le 22 mai dernier pour tenter d’expliquer le terreau fertile qu’est le territoire dans ses textes.

Il y a dans l’œuvre de Michel Tremblay, a poursuivi le professeur Melançon, bien sûr du joual, mais aussi une variété de langues. M. Melançon a également précisé que le territoire de Michel Tremblay est immense. Il s’étend de Montréal, lieu de prédilection de l’auteur, surtout Le Plateau-Mont-Royal des années 40 à 60, à l’Amérique du Nord – notamment dans les neuf volumes de La diaspora des Desrosiers – et à l’Europe.

Un vaste monde! Comme dans La traversée du continent, dont Benoît Melançon a d’ailleurs lu un extrait, soit le passage où Rhéauna – qui deviendra la grosse femme d’à côté – vient d’assister à un «concert» de piano donné par sa tante Régina. «C’est la première fois que Nana sort de son village. Elle quitte la Saskatchewan pour rejoindre sa mère à Montréal, explique l’auteur. Je voulais que, dans sa traversée du continent en train, le premier endroit où elle s’arrête révèle quelque chose de beau qui allait la transformer et remplir son âme. Une sorte de lien entre son petit village et la ville qui va l’encourager à continuer son voyage. À chaque endroit où elle va elle reçoit un cadeau qui l’amènera à sa mère, qui est une déception épouvantable.»

À Ottawa, Nana rencontrera sa cousine Ti-Lou à la réputation douteuse et elle découvrira la beauté des femmes. Cela n’est pas sans rappeler, a signalé M. Melançon, que les textes de Michel Tremblay sont peuplés de personnages marginaux, de Cuirette à la duchesse de Langeais en passant par Hosanna et Josaphat-le-Violon. On y trouve aussi toujours une dose de fantastique.

«Vous adorez le réalisme chez les autres, mais le réalisme ne vous intéresse pas comme auteur, a avancé M. Melançon. – Oui, c’est la raison pour laquelle il y a du fantastique dans tous mes romans. La vie est tellement plate qu’on ne peut pas la raconter telle quelle. Il faut en inventer.»

Beaucoup de questions

L’entretien, marqué d’une grande franchise, a été suivi d’une période de questions.

«Monsieur Tremblay, pensez-vous que vous êtes l’expression littéraire de la Révolution tranquille?» a demandé une étudiante. «Qui considérez-vous comme les plus grands écrivains québécois?» s’est enquise une autre. «Est-ce que vous puisez dans votre mémoire personnelle ou dans la mémoire collective pour écrire?» a voulu savoir une participante.

«Moi, l’expression littéraire de la Révolution tranquille? Non, mon Dieu, pas du tout! Ce qui est intéressant dans notre mouvement, c’est que ça s’est fait doucement avec des personnes qui ne se connaissaient pas. Rien n’était planifié. On faisait ça d’une façon admirablement naïve et on n’avait pas la prétention de révolutionner quoi que ce soit. C’était bien sûr en réaction à ce qui avait eu avant, mais ce n’était pas dans le but de ce que ça a été en mai 1968 ailleurs dans le monde.»

Les grands auteurs québécois? «Réjean Ducharme, bien sûr, et Marie-Claire Blais. Il y a d’extraordinaires et talentueux auteurs, mais les vrais génies littéraires… Il y en a deux, selon moi. Je suis désolé pour les autres.»

À la question relative à l’influence de la mémoire personnelle ou collective, il a répondu: «Dans le petit livre de souvenirs 23 secrets bien gardés, qui sera publié à l’automne, j’ai fait appel à ma mémoire personnelle. Pour La diaspora des Desrosiers, ça se passe avant ma naissance, alors la réponse est évidemment non. Quand je me sers de mes souvenirs, je joue le jeu de la vérité.»

50e anniversaire des «Belles-sœurs»

En présentant cet invité de renom, Marie-Pascale Huglo, professeure au Département des littératures de langue française et maîtresse de cérémonie, a mentionné aux étudiants du séminaire à quel point dans son livre Un ange cornu avec des ailes de tôle Michel Tremblay a transmis l’amour de la littérature et de la découverte du territoire. «De tous les lieux qui font rêver le jeune auteur, je n’en retiendrai qu’un seul, Montréal. Michel redécouvre Montréal à travers les mots de Gabrielle Roy dans Bonheur d’occasion, au cours d’un voyage en Gaspésie dont il ne voit à peu près rien tant sa lecture le berce. Les mots de Gabrielle Roy révèlent à l’adolescent les qualités de sa propre ville, sa propre langue et un monde de possibilités. “Faire une grande tragédie du petit monde. La chose était donc possible”, dit le narrateur… Et nous connaissons la suite», comme l’a évoqué Mme Huglo.

«On nous a tellement dit pendant longtemps qu’on n’était pas intéressant et là je constatais qu’on était capable de grandeur», a indiqué Michel Tremblay, qui partage son temps entre Key West, en Floride, et le Québec.

Benoît Melançon n’a pas hésité à faire valoir que l’œuvre de M. Tremblay, traduite en une trentaine de langues, n’a pas fini de remuer les consciences. Celui qui avait l’an dernier présidé le jury du prix Gilles-Corbeil, décerné par la Fondation Émile-Nelligan au dramaturge et auteur, estime que, «dans le théâtre et dans la littérature du Québec, il y a un avant-Michel Tremblay et un après». En 1968, le théâtre d’ici a été marqué par Les belles-sœurs. Depuis, l’histoire de Germaine Lauzon, qui doit coller un million de timbres-primes, a été adaptée dans une quinzaine de pays et elle a influencé toute une génération de jeunes auteurs.

Un montage d’extraits sonores de la pièce jouée dans les années 60 et 70 tirés des archives de la Théâtrothèque de l’Université de Montréal a d’ailleurs été présenté au début de l’entretien. La rencontre était organisée par le Département des littératures de langue française de la Faculté des arts et des sciences et le Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises.

On peut lire l’éloge de Michel Tremblay prononcé par Benoît Melançon au nom des membres du jury du prix Gilles-Corbeil le 30 octobre 2017 ici.

Entretien avec Michel Tremblay
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