Le Québec tarde à dépister un cancer meurtrier

  • Forum
  • Le 24 avril 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Seconde cause de mortalité par cancer au Québec avec plus de 2000 cas par an, le cancer colorectal se guérit dans 9 cas sur 10 quand il est diagnostiqué tôt.

Seconde cause de mortalité par cancer au Québec avec plus de 2000 cas par an, le cancer colorectal se guérit dans 9 cas sur 10 quand il est diagnostiqué tôt.

Crédit : Thinkstock

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Alexandra Blair étudie les failles du dépistage du cancer colorectal, qui fait l’objet de campagnes provinciales de prévention depuis plusieurs années au Canada.

Seconde cause de mortalité par cancer au Québec avec plus de 2000 cas par an, le cancer colorectal se guérit dans 9 cas sur 10 quand il est diagnostiqué tôt. Sans frais pour le patient, le test de dépistage ne prend que quelques minutes et permet de détecter le sang dans les selles, signe de la présence de cellules cancéreuses. «Le problème, c’est que la moitié des Québécois âgés de 50 à 75 ans n’ont jamais passé de test de dépistage», commente Alexandra Blair, qui consacre une thèse de doctorat à ce sujet à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Souvent asymptomatique, ce cancer, qui touche plus d’hommes que de femmes, prend la forme de polypes cancéreux dans le côlon ou le rectum. En traversant le système digestif, les selles peuvent égratigner ces polypes et provoquer un saignement invisible à l’œil nu. En prélevant quelques milligrammes de selles, on peut déceler ces traces de sang en laboratoire et dépister ce cancer à un stade précoce. «Non, ce n’est pas plaisant! Mais ça vaut la peine», lance l’épidémiologiste, qui rappelle que 96 % des résultats sont négatifs; pour les 4 % positifs, une intervention rapide est de mise.

Actuellement, le test peut être recommandé par le médecin de famille à ses patients âgés de 50 à 75 ans, mais il n’a pas fait l’objet de campagne de promotion massive, ce que l’étudiante déplore. «D’abord, tout le monde n’a pas un médecin de famille et ignore donc cette méthode de prévention. Ensuite, quelques études indiquent que, malgré leur connaissance des tests de dépistage, les médecins ne les suggèrent pas toujours de façon systématique à leurs patients», commente-t-elle.

Pour certains cliniciens, le dépistage initial du cancer colorectal doit être fait au moyen d’une coloscopie. Il est vrai que cette intervention permet très souvent de stopper la progression de la maladie. Mais pour des raisons de coûts, et afin de minimiser le temps d’attente pour ceux qui en ont le plus besoin, elle n’est pas recommandée comme première ligne d’intervention. Le test de dépistage de selles est considéré comme une pratique exemplaire. La bonne nouvelle, c’est qu’un programme du ministère de la Santé et des Services sociaux planifie l’envoi de milliers de trousses de dépistage dans les résidences québécoises des personnes âgées de 50 à 74 ans au cours de la prochaine année pour uniformiser le processus de dépistage dans la province.

Dépistage et inégalités

Dans sa recherche doctorale menée sous la supervision de Geetanjali Datta et Lise Gauvin, professeures à l’École de santé publique spécialisées dans les déterminants sociaux de la santé, Alexandra Blair a analysé des données pancanadiennes sur une décennie (de 2003 à 2014) pour évaluer l'association entre le revenu selon les quartiers et les mesures de dépistage colorectal. Il ressort de son article, qui sera bientôt soumis à une revue savante, que les personnes habitant des quartiers à bas revenus dans les milieux urbains sont surreprésentées parmi les groupes qui n’ont jamais participé à des campagnes de  dépistage. Son second article porte sur l’inégalité de dépistage entre les nouveaux immigrants et les personnes nées au Canada. La doctorante rapporte que cette inégalité de dépistage est attribuable dans 50 % des cas à une inégalité d’accès aux médecins de famille. Ces résultats démontrent que le dépistage est donc fortement influencé par le désavantage social et le manque d’accès aux ressources sociales et de santé.

Mme Blair souhaite donc explorer les failles du processus de dépistage, même dans le cas où le test est promu par des programmes à large échelle: «On croit que les programmes provinciaux de dépistage auront des ratés dans certaines communautés vulnérables. Si cela est vrai, nous aimerions suggérer des moyens de les atteindre plus efficacement.» Ses résultats préliminaires montrent que l’envoi des tests de dépistage à domicile réussit à accroître le taux moyen de participation dans la population. Par contre, simultanément, certains écarts de dépistage se creusent, par exemple entre ceux qui ont un médecin de famille et ceux qui n’en ont pas. Elle juge que cette situation est problématique d’un point de vue de l’équité en matière de santé.

«Je crois qu’une des solutions pour remédier à ces problèmes consiste à mettre en place des interventions additionnelles qui ciblent les communautés à risque, comme la mise en place d’équipes d’accompagnement. Sinon, on peut s’attendre à ce que les trousses qui arrivent par la poste finissent dans la poubelle ou demeurent inutilisées, malheureusement», signale la doctorante. Elle mentionne que l’Ontario a porté une attention particulière à cette question en distribuant des fiches d’information sur le mode d’emploi en 26 langues et en produisant des capsules vidéos en plusieurs langues. Une façon de dire aux gens de diverses origines ethnolinguistiques qu’on se soucie de leur santé…