Chez la tortue des bois, les bébés d’une même nichée n’ont pas toujours le même père

  • Forum
  • Le 3 juillet 2018

  • Martin LaSalle
Les résultats de cette étude découlent de l’analyse génétique de tissus prélevés sur 248 bébés tortues des bois.

Les résultats de cette étude découlent de l’analyse génétique de tissus prélevés sur 248 bébés tortues des bois.

En 5 secondes

Si les bébés tortues des bois d’une même nichée ont la même mère, ils ne sont pas nécessairement tous issus du même géniteur, selon une étude menée par la doctorante Cindy Bouchard, de l’UdeM.

Chez la tortue des bois, la femelle peut avoir une nichée dont les petits sont issus de plus d’un mâle. Aussi, les femelles qui se reproduisent durant deux années consécutives le font majoritairement avec le ou les mêmes géniteurs.

Cela signifie que certaines femelles s’accoupleront avec plusieurs mâles au cours d’une seule saison de reproduction, tandis que d’autres auront soit un seul partenaire pendant au moins deux saisons ou elles auront emmagasiné le sperme de ce géniteur durant plus d’un an.

Telles sont les conclusions d’une analyse génétique des tortues des bois de la rivière Shawinigan, en Mauricie. Cette étude a été menée par Cindy Bouchard, auxiliaire d’enseignement et doctorante au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal sous la supervision de François-Joseph Lapointe.

Au cours de la saison de reproduction, l’accouplement avec divers partenaires, ou polyandrie, est fréquent chez les reptiles, tout comme la paternité multiple qui en résulte. Et, si la reproduction multiple a déjà été observée au sein de la population de tortues des bois de la rivière Shawinigan, c’est la première fois qu’on la quantifie.

De même, c’est la première fois qu’on relève le phénomène de la paternité répétée chez cette espèce, c’est-à-dire lorsqu’un mâle s’accouple avec la même femelle deux années d’affilée.

Ces observations découlent de l’analyse génétique de tissus prélevés sur 248 bébés tortues des bois provenant de 38 nids échantillonnés sur deux années (14 en 2006 et 24 en 2007) couplée à celle de tissus d’adultes. Chez les 30 mères de ces petits, 8 ont pondu des œufs en 2006 et en 2007.

Demi-frères et demi-sœurs dans 37 % des couvées

Cindy Bouchard

Crédit : Amélie Philibert

«L’analyse de sept marqueurs microsatellites dans l’ADN des tortues des bois nous indique que, dans 14 nichées à l’étude – 37 % du nombre total de nichées –, les petits avaient au moins deux géniteurs; ils étaient donc demi-frères et demi-sœurs», illustre Cindy Bouchard.

En fait, les données ont permis de déterminer qu’au moins 28 mâles ont participé à la reproduction de l’espèce en 2006 et en 2007. Parmi eux, 10 ont fécondé au moins deux femelles et 14 ont eu une progéniture dans plus d’une nichée.

Plus encore, sept des huit femelles qui ont engendré des petits en 2006 et 2007 les ont conçus avec le ou les mêmes géniteurs.

Comment expliquer cette paternité répétée? Mme Bouchard avance deux hypothèses.

«Théoriquement, une femelle peut, par hasard, se reproduire avec le même partenaire lorsque, par exemple, le nombre de mâles est restreint au sein de son habitat, fait-elle remarquer. Or, une autre stratégie peut être utilisée par les femelles…»

Emmagasinage de sperme ou reproduction répétée avec le même partenaire?

La saison de l’accouplement chez les tortues des bois s’étend du printemps jusqu’à l’automne, lorsqu’elles se regroupent près des lieux où elles hibernent. Ce n’est qu’au sortir de l’hibernation qu’une femelle fécondée pond des œufs, mais une tortue n’a pas nécessairement de nichée tous les ans. Les petits, eux, éclosent en août.

«S’il est possible qu’une femelle s’accouple exclusivement pendant deux ans avec le ou les mêmes mâles, cela paraît peu probable dans la colonie étudiée, puisque le nombre d’individus y est estimé à 250 tortues», explique Cindy Bouchard.

À ses yeux, l’hypothèse selon laquelle la femelle emmagasine le sperme d’un seul géniteur pendant plus d’un an paraît plus plausible.

«L’emmagasinage de sperme chez la tortue des bois n’a pas encore été démontré, mais il est fréquent chez les reptiles, alors que certaines femelles peuvent utiliser la semence réservée jusqu’à quatre ans après l’accouplement», précise la chercheuse.

Ainsi, sur le plan de la reproduction, il pourrait être plus efficace pour une femelle de garder en réserve le sperme du mâle.

«La période de reproduction est énergétiquement coûteuse pour les femelles, car il est fréquent que l’accouplement entraîne des blessures – les tortues ont des interactions agressives, tant entre individus de même sexe qu’entre mâles et femelles. Si inoffensives qu’elles puissent paraître, elles mordent très fort!» signale Mme Bouchard.

Un cycle générationnel lent

La lenteur légendaire de la tortue se manifeste aussi à travers son cycle générationnel: ayant une espérance de vie d’environ 50 ans, la tortue des bois atteint la maturité sexuelle entre 11 et 22 ans.

De sorte que les bébés tortues dont la doctorante a analysé l’ADN sont aujourd’hui sur le point de devenir sexuellement actifs. Ainsi, ce n’est que dans quelques années que les résultats de son étude commenceront à se faire sentir sur le terrain.

«Pour l’heure, l’étude nous informe sur le nombre de mâles qui contribuent à la génération future, ainsi que sur leur succès en matière de reproduction, dit-elle. La variation importante dans le nombre de bébés engendrés par les mâles et la présence de la paternité répétée pourraient nuire à la génétique de la population.»

La survie de la tortue des bois est d’autant plus menacée que, règle générale, seulement un pour cent des œufs pondus deviendront des adultes matures, essentiellement en raison de la prédation, des malformations, des parasites et de la destruction ou de la modification de l’habitat.

«Nous souhaitons poursuivre nos recherches pour vérifier si les femelles emmagasinent effectivement le sperme des mâles ou si elles se reproduisent avec les mêmes mâles chaque année, mentionne Cindy Bouchard. Plus précisément, nous voulons axer nos recherches futures sur les sites d’hibernation, où l’agrégation des tortues est favorable à la reproduction. Si les tortues montrent une forme de fidélité à ces sites, un isolement reproducteur pourrait en résulter ainsi qu’une augmentation de la consanguinité.»

Une espèce en danger

Depuis 2011, la tortue des bois est considérée comme une espèce en voie d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Au Québec, les tortues sauvages sont protégées par la loi. Il est interdit de les chasser, de les capturer, de les garder en captivité ou de les vendre. «Bref, ne touchez pas à la tortue des bois!» exhorte Cindy Bouchard.

Outre les ratons, mouffettes, renards et autres prédateurs qui constituent une menace pour la tortue, la destruction de son habitat naturel par l’humain (agriculture, camping, véhicules tout-terrains et automobiles) représente la principale source du risque qui pèse sur son avenir.

«Les tortues de Shawinigan font partie de l’une des plus grosses populations de tortues des bois du Canada, conclut la chercheuse. Il s’agit d’une très grande richesse que nous devons protéger.»