Le «centre commercial antique» d’Argilos est la deuxième découverte archéologique de la décennie en Grèce

  • Forum
  • Le 29 août 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les fouilles ont permis de mettre au jour des aires commerciales de la cité antique d'Argilos (au premier plan), révélant des pratiques datant de plusieurs millénaires.

Les fouilles ont permis de mettre au jour des aires commerciales de la cité antique d'Argilos (au premier plan), révélant des pratiques datant de plusieurs millénaires.

Crédit : Jacques Y. Perreault

En 5 secondes

Un bâtiment de la cité antique d’Argilos est considéré comme l'une des 10 découvertes les plus importantes de la décennie par un média grec.

Le «centre commercial antique» de la cité d’Argilos, dans le nord de la Grèce, est considéré comme la deuxième découverte archéologique en importance de la décennie au pays par le journal Greek Reporter.

Le site, mis au jour en 2013, témoigne d’une occupation remontant à plus de six siècles et demi avant notre ère, ce qui en fait le plus vieux témoin du commerce hellénique dans la région. «Contrairement à d’autres bâtiments découverts depuis l’Antiquité, celui-ci est composé de différentes pièces, ce qui laisse penser que chaque commerçant construisait sa propre échoppe», écrit le journaliste Kerry Kolasa-Sikiaridi dans l’édition du 11 août.

Pour Jacques Y. Perreault, joint en Grèce, où il s’apprête à clore la 26e saison de fouilles à laquelle plus de 70 personnes ont pris part, cette reconnaissance d’un média populaire grec est un honneur bienvenu. «La cité d’Argilos suscite un grand intérêt ici; le fait qu’un média reconnaisse lui aussi l’importance de ce site et de notre découverte récente nous fait donc très plaisir», mentionne l’archéologue, qui codirige la Mission gréco-canadienne d’Argilos avec Zisis Bonias, archéologue du ministère de la Culture de Grèce. M. Perreault est également directeur du Département d’histoire de l’Université de Montréal.

Avec 10 millions de lecteurs, le Greek Reporter est le plus important média écrit du pays. Dans l’article publié cet été, le journaliste précise que la Grèce abrite un nombre incalculable de ruines, mais que «quelques découvertes rapportées depuis 10 ans ont changé à jamais nos connaissances de l’histoire de l’Antiquité». Parmi celles mentionnées, seule l’exhumation de fraîche date d’une tombe datant de 2300 ans avant notre ère, en Crète, recèle davantage d’intérêt archéologique que le centre commercial d’Argilos.

Lumière sur le commerce

On savait que les Grecs étaient des marchands très actifs depuis l’Antiquité, mais plusieurs mystères subsistaient quant à leurs façons d'échanger des biens, jusqu’à ce que la stoa ‒ un terme grec désignant un long bâtiment fractionné en petites boutiques ‒ d’Argilos se révèle sous la truelle des professeurs Perreault et Bonias en 2013. «Depuis, nous sommes allés de surprise en surprise, découvrant par exemple les spécialités des vendeurs: huile d’olive, outils en bois de cerf, tissus. Et en analysant la forme de la construction, nous avons observé que chaque propriétaire des 12 boutiques de taille identique avait pris certaines libertés, dont celle de décorer sa façade à sa manière.»

On peut imaginer que les citoyens d’Argilos, il y a 2,7 millénaires, faisaient leurs achats en déambulant le long du bâtiment commercial, un peu comme les consommateurs d’aujourd’hui font du lèche-vitrines dans des centres commerciaux. «La puissance de cette découverte, c’est qu’elle témoigne d’une organisation urbaine et d’un développement architectural précédant de 350 ans les données actuelles», commente M. Perreault.

Le chercheur tient à souligner que la découverte d’une autre série de bâtiments autour du «portique» commercial pourrait s’avérer prometteuse. Il pourrait s’agir d’ateliers d’artisans, d’aires commerciales et de résidences. Et une autre construction, sur la droite de cet ensemble, pourrait comprendre des zones résidentielles. «Nous sommes encore au début de notre programme de fouilles dans ce secteur. Entretemps, le service archéologique du ministère grec de la Culture nous a demandé de nous concentrer sur une portion de route de 65 mètres qui part de l’Acropole, au-dessus de la colline, vers la mer. Cette rue rejoint le quartier commercial. On commence donc à avoir une idée assez précise de la trame urbaine.»

  • Vue aérienne d'Argilos, qu'une équipe gréco-canadienne d'archéologues explore depuis 26 saisons.

    Crédit : Jacques Y. Perreault

Musée à ciel ouvert

L'archéologue Jacques Y. Perreault, directeur du Département d'histoire.

Crédit : Amélie Philibert

Située au bord de la mer sur une colline au nord du pays, Argilos s’illustre comme l’un des sites les plus précieux de l’Antiquité grecque, mis au jour en 1883 par l’archéologue français Paul Perdrizet (1870-1938), qui avait déduit sa position à partir d’écrits d’Hérodote. À la fin des années 1970, quelques tombes de la nécropole d’Argilos ont été fouillées par le service archéologique grec, mais les recherches systématiques n’ont débuté qu’en 1992, par l’équipe actuelle. Des centaines d’étudiants en archéologie d’Amérique du Nord et d’Europe ont participé aux travaux et un grand nombre d’articles scientifiques y ont puisé leur matière première.

La cité, fondée vers 655 avant notre ère, est formée d’une acropole culminant à 80 mètres d’altitude. Différentes structures ont été déterrées, révélant trois siècles d’occupation jusqu’au déclin définitif de l’agglomération, en 357 avant notre ère, alors que Philippe II de Macédoine a conquis la région, forçant les habitants à partir pour Amphipolis.

«Si vous voulez savoir combien de temps on peut encore consacrer aux fouilles d’Argilos, je vous répondrai de 200 à 225 ans. Je ne suis donc pas sur le point de me retirer!» lance le professeur Perreault en riant. Son grand projet, à plus court terme, consiste à ouvrir le lieu au public grec. Plusieurs sites archéologiques sont ainsi des musées à ciel ouvert en Grèce. «C’est pour la population une façon d’approfondir les origines de la culture occidentale. Mais c’est aussi, pour tout le monde, une magnifique plongée dans le berceau de la civilisation grecque», commente-t-il.