Pour aller au-delà des banques alimentaires

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La professeure Louise Potvin dresse le portrait des usagers des différents types d’organismes d’aide alimentaire et étudiera l’influence de ces services sur leur parcours de vie.

Selon Statistique Canada, un ménage sur huit aurait souffert d’insécurité alimentaire en 2014. Les banques alimentaires sont la principale réponse communautaire à ce problème. Au symposium Transformer les systèmes alimentaires pour la santé des gens et de la planète: discours, recherches et pratiques alternatifs, tenu récemment à l’Université de Montréal, Louise Potvin, professeure titulaire au Département de médecine sociale et préventive de l’Université, a présenté deux de ses recherches portant sur l’insécurité alimentaire.

Pour être en situation de sécurité alimentaire, un individu doit avoir accès en tout temps − physiquement et économiquement − à de la nourriture en quantité suffisante, saine et nutritive, et qui correspond à ses préférences. Au Canada, il n’y a aucune politique nationale en cette matière. «En général, ce sont les banques alimentaires dans les communautés qui répondent aux besoins de millions de Canadiens confrontés à l’insécurité alimentaire», a expliqué la chercheuse, qui est aussi directrice de l’Institut de recherche en santé publique de l’UdeM.

Ces banques alimentaires reçoivent leur lot de critiques: elles stigmatiseraient les utilisateurs, offriraient une alimentation peu saine et peu variée, et masqueraient les injustices sociales. «Mais est-il admissible de ne rien faire?» a demandé Mme Potvin. On voit également souvent les banques alimentaires comme une première étape dans un continuum de services, la deuxième étape étant la fréquentation de services qui, même s’ils sont centrés sur l’alimentation, visent la création de liens de solidarité et de compétences (cuisines collectives, jardins communautaires, etc.).

Qui sont les usagers?

De 2010 à 2013, Mme Potvin a dirigé l’Enquête sur les effets des interventions communautaires en sécurité alimentaire. L’objectif était de mieux comprendre la dynamique de fréquentation des deux types de services par les usagers ainsi que les retombées dans le temps de cette fréquentation sur leur sécurité alimentaire et leur santé physique et mentale.

Des adultes de 18 à 65 ans nouvellement utilisateurs d’organismes d’aide alimentaire ont participé à l’Enquête. Ils avaient recours à des banques alimentaires ou à des organismes d’interventions parallèles d’intégration sociale. Neuf mois après avoir répondu à un premier questionnaire, 450 participants ont pris part à une seconde ronde de questions.

Premier constat: le profil des utilisateurs des deux types de services était complètement différent. Ainsi, les utilisateurs de banques alimentaires avaient plus souvent un revenu très bas (moins de 20 000 $), ils vivaient seuls et étaient plus fréquemment en situation d’insécurité alimentaire, alors que ceux des services alternatifs étaient plus souvent des femmes, des personnes plus éduquées, immigrantes et dans une moins grande proportion qui avaient un revenu très faible.

Fait étonnant, l’utilisation des banques alimentaires était davantage associée à une diminution de l’insécurité alimentaire que celle des services dits alternatifs. «Nous ne pouvons donc pas simplement discréditer les banques alimentaires, a conclu Mme Potvin. À court terme, elles permettent d’améliorer véritablement la sécurité alimentaire.»

Au-delà des villes

Si la pauvreté et l’insécurité alimentaire ne sont pas l’apanage des villes, «à peu près aucune étude ne s’est intéressée aux régions rurales», a poursuivi Mme Potvin. L’étude Parcours: demander de l’aide, mais après?, qui a reçu 1,3 M$ des Instituts de recherche en santé du Canada, s’intéressera ainsi aux trajectoires des gens qui recourent aux banques alimentaires et aux services alternatifs non seulement en ville, mais également en milieux périurbain et rural.

Sous la direction de Louise Potvin et de Geneviève Mercille, professeure adjointe au Département de nutrition de l'UdeM, cette recherche se déroulera en proche collaboration avec 19 partenaires provinciaux et dans quatre régions du Québec afin de documenter l’effet à long terme du don alimentaire sur l’insécurité alimentaire, la qualité de l’alimentation, l’intégration sociale, la participation citoyenne et la santé. «Un des objectifs principaux, c’est aussi de permettre aux intervenants locaux d’améliorer leurs interventions et de changer les dynamiques», a précisé Mme Potvin. Le comité de pilotage sera conséquemment formé à la fois de chercheurs, d’intervenants et d’usagers.

Le premier volet de cette étude longitudinale a été mené à l’hiver 2018 et a permis d’entrer en contact avec 141 organismes d’aide alimentaire des régions de Montréal, de Lanaudière, de la MauricieCentre-du-Québec et de l’Estrie. Cet automne, le deuxième volet comprendra le recrutement de 1800 nouveaux utilisateurs de ces services. «La pauvreté est souvent un état temporaire et transitoire; les gens entrent dans une situation de pauvreté et en sortent. Nous ne savons pas comment les services d’aide alimentaire sont utilisés durant cette transition», a dit la chercheuse. D’où l’importance de procéder à une étude longitudinale.

Pour le troisième volet de l’enquête, en 2021 et 2022, les chercheurs effectueront une quarantaine d’entrevues individuelles. Les résultats de ces travaux feront finalement l’objet d’un partage de connaissances, notamment dans le cadre de rencontres régionales et d'un forum québécois et canadien.

«La principale cause de l’insécurité alimentaire, c’est la pauvreté, et pas nécessairement la capacité réduite de cuisiner des repas sains», a souligné Mme Potvin. Et elle a ajouté que, pour espérer enrayer le problème de la faim, il faudra, au-delà de la surveillance, entreprendre des recherches qui documentent la pauvreté et ses trajectoires, mais aussi mettre en œuvre des politiques plus globales et systémiques touchant à tous les volets.