Quatre-vingts garderies en milieu défavorisé accueillent un ambitieux projet de prévention

  • Forum
  • Le 6 septembre 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Quatre-vingts CPE en milieu défavorisé participeront au projet de l'UdeM.

Quatre-vingts CPE en milieu défavorisé participeront au projet de l'UdeM.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Deux chercheurs de l’École de santé publique de l’UdeM obtiennent près d’un million des IRSC pour une recherche sur les enfants à risque dans les CPE.

Quatre-vingts centres de la petite enfance (CPE) du Québec accueilleront dans la prochaine année une équipe d’universitaires montréalais chargés de mettre en route un ambitieux projet de prévention des problèmes de santé et d’adaptation sociale. Leur objectif, d’ici 2022, est de réaliser une intervention soutenue, à long terme, auprès des éducatrices et des parents d’enfants à risque. On veut prévenir le décrochage scolaire et les problèmes d’intégration sociale.

«Nous pensons que, en intervenant tôt dans l’éducation des enfants, nous aurons de meilleures chances de promouvoir de saines habitudes de vie et d’éviter une trajectoire menant à d’innombrables problèmes scolaires et psychosociaux», résume Sylvana Côté, codirectrice de la recherche intitulée «Effectiveness of Interventions in Early Daycare to Prevent Disruptive Behaviours in Children of Low-Income Neighbourhoods» ou I-CARE.

C’est le méthodologiste Benoît Mâsse, chef de l'Unité de recherche clinique appliquée du CHU Sainte-Justine et professeur à l'École de santé publique de l'Université de Montréal, qui est l’autre codirecteur de l’équipe formée de 10 chercheurs. Il insiste sur la formule particulièrement audacieuse de cette recherche longitudinale qui permettra de collecter une mine d’informations quant aux répercussions des interventions sur deux ans dans les milieux de garde et auprès des familles des enfants. «Plus encore, nous serons en mesure de déterminer les effets combinés des deux milieux. C’est un aspect pratiquement inédit dans ce genre d’étude», affirme-t-il.

Premier au Canada

En accordant sa subvention de 937 000 $ au terme du dernier concours, les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ont donné la meilleure note à la demande de Sylvana Côté et Benoît Mâsse. En effet, le projet est arrivé en première position parmi les 42 projets évalués par le comité des «essais contrôlés randomisés». Au total, 369 demandes ont été financées sur les 2633 soumises au concours de ce printemps.

Se disant «enthousiasmé par le projet des chercheurs», le jury a souligné que ceux-ci s’attaquaient à une question clinique majeure, dès l’apparition des premiers symptômes. On sait depuis longtemps que les jeunes de milieux défavorisés ont de multiples problèmes de santé, mais les moyens d’y faire face sont habituellement peu efficaces. Le suivi sur deux ans dans le milieu de garde et dans la famille, effectué par des experts en psychoéducation, pourrait avoir des conséquences significatives, car il sera réalisé à une période charnière de l’apprentissage des comportements sociaux.

Le jury mentionne aussi que l’équipe de chercheurs expérimentés a établi un partenariat solide avec les milieux de garde et mené des recherches préparatoires qui laissent présager des retombées concrètes en matière de prévention. Au total, le budget dont disposeront les chercheurs atteindra 1,5 M$ sur quatre ans grâce notamment à la contribution de l’Association québécoise des centres de la petite enfance, du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec et du Centre de psycho-éducation du Québec.

Le projet comporte un volet en France, où trois régions participent déjà à la mise au point d’une stratégie d’intervention auprès des enfants à risque dans le cadre de la Chaire en psychopathologie dont Mme Côté est titulaire à l’Université de Bordeaux.

Modifier les trajectoires

Sylvana Côté

Crédit : Studios Magenta

Il y a près de 20 ans que la chercheuse en psychologie, professeure à l’École de santé publique de l’UdeM, observe les trajectoires de vie des enfants. Trois percées majeures marquent sa carrière: la publication dans JAMA, en 2007, d’une étude sur les effets à court terme des agressions physiques; puis, en 2010 et 2011, d’une série sur leurs incidences cognitives. Enfin, en 2015, une nouvelle recherche paraît sur les contrecoups à long terme des agressions. «Depuis quelques années, nous nous sommes tournés vers les éléments positifs des groupes capables d’avoir une influence chez les pairs. Je parle des “enfants prosociaux”, ces jeunes sensibles aux autres, empathiques, qui partagent spontanément leurs jouets, explique Mme Côté. Nous donnerons un rôle plus actif aux enfants prosociaux dans ce projet. En profitant de la grande capacité d’imitation des enfants, nous visons ainsi à rehausser la prosocialité et la maturité sociale au sein du groupe. Les comportements prosociaux sont intimement liés au succès scolaire et professionnel ainsi qu’à la santé mentale sur le long terme.»

Benoît Mâsse

Crédit : Amélie Philibert

Le projet qui vient d’avoir le feu vert des IRSC intégrera des observations sur ces enfants naturellement altruistes. On formule l’hypothèse que leur influence sera bénéfique sur la trajectoire de leurs camarades présentant des comportements «à risque».

D’ici la prochaine année, l’équipe se concentrera sur la mise en place du projet, ce qui inclut le recrutement des coordonnateurs, des intervenants et des assistants de recherche. Lorsqu’il sera lancé dans les CPE, en septembre 2019, il s’étendra sur deux ans, à raison d’une visite par mois à la maison, sans compter les rencontres avec les éducatrices. «Nous croyons que, si l’intervention est concluante, elle pourrait être appliquée à une plus large échelle dans la province», indique M. Mâsse.

Les chercheurs étaient heureux de leur première position au concours national et ils ont la conviction d’avoir visé juste. «On sent que le vent tourne en faveur de la prévention, commente Mme Côté. On se rend compte que l’approche curative est un puits sans fond. En s’attaquant à la source des problèmes, bien avant l’entrée à l’école, on vise directement les déterminants sociaux de la santé.»