Le vieillissement: au cœur des débats sur l’immigration et la pénurie de main-d'oeuvre

Yves Carrière

Yves Carrière

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Les débats sur l’immigration, la pénurie de main-d’œuvre et la hausse éventuelle de l’âge de la retraite ont en commun le vieillissement de la population, indique le professeur Yves Carrière.

Par Yves Carrière, professeur et directeur du Département de démographie

Il est rare qu’une semaine passe sans que l’actualité québécoise fasse référence, directement ou indirectement, à la démographie. Celle-ci est au centre des discussions liées à l’immigration, la pénurie de main-d’œuvre, la hausse éventuelle de l’âge de la retraite, la demande grandissante de soins à domicile ou l’augmentation appréhendée des coûts de santé. Ces enjeux souvent abordés dans la présente campagne électorale ont un point en commun: le vieillissement démographique.

Ce vieillissement touche tous les pays économiquement avancés et, à terme, probablement l’ensemble des pays de la planète.

Vieillissement: un phénomène connu, mais trop longtemps ignoré

La progression du nombre et de la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus dans la population québécoise n’est pas un phénomène nouveau, mais il s’est amplifié avec l’arrivée des cohortes du babyboum qui franchissent graduellement ce seuil de 65 ans depuis 2011. Les cohortes les plus nombreuses, soit celles nées à la fin des années 50, y arriveront au cours des prochaines années.

Au début du plus récent mandat du gouvernement, les gens âgés de 65 ans et plus comptaient pour 17 % de la population; à la fin du prochain mandat, cette proportion atteindra 21 %. Un autre mandat et ce sera pratiquement une personne sur quatre qui aura plus de 65 ans au Québec. Le vieillissement se poursuivra, mais à un rythme beaucoup plus lent à compter de 2031. Phénomène tout à fait prévisible, mais malheureusement trop longtemps ignoré dans le développement des politiques.

S’adapter au vieillissement au lieu de le combattre!

Loin d’être un phénomène à combattre, le vieillissement démographique est le résultat de deux grandes victoires sociales, soit la maîtrise de la fécondité et l’allongement de la vie. Il ne servira à rien de vouloir neutraliser leurs effets sur la structure par âge de la population. Ni une politique nataliste ni une politique d’immigration massive ne permettront de renverser la tendance. Elles en ralentiraient à peine le rythme. Il ne faut pas combattre le vieillissement de la population, mais plutôt s’y adapter ou même compter sur celui-ci.

Le vieillissement de la population a maintes fois été présenté comme une source de ralentissement de la croissance économique et un fardeau grandissant pour les générations plus jeunes, d’où le discours sur l’équité intergénérationnelle.

Pendant plusieurs années, la croissance économique a pu être assurée par une main-d’œuvre sans cesse en expansion avec, d’une part, l’arrivée des babyboumeurs sur le marché du travail et, d’autre part, une hausse sans précédent du taux d’activité des femmes. Ces sources de croissance sont maintenant presque épuisées.

La croissance économique, dans une société plus âgée, sera de plus en plus tributaire de politiques misant sur une main-d’œuvre scolarisée et productive, l’innovation technologique, une meilleure intégration des immigrants au marché du travail et une augmentation du taux d’activité chez les 60-69 ans. Ce «cocktail» de mesures, prôné par les principaux partis politiques mais à des niveaux différents, favorisera sans doute la croissance économique, mais il pourrait facilement devenir une source d'accroissement des inégalités.

L’équité inter- et intragénérationnelle: parce que nous serons tous vieux un jour!

Au nom de l’équité intergénérationnelle, on oublie trop souvent que les plus grandes inégalités se situent à l’intérieur même des générations. Si le vieillissement de la population demande de revoir notre modèle de croissance économique, il nous invite aussi à ne pas oublier que le bien-être d’une population est en bonne partie corrélé à la répartition de la richesse collective.

D’ici 2031, à moins de gains très importants sur la mortalité aux grands âges – ce qui n’est pas impossible à moyen ou long terme –, la transition vers une société plus âgée sera pour ainsi dire terminée. Il reste donc à peine trois mandats au gouvernement, quel qu’il soit, pour faire en sorte que cette transition prévisible et inéluctable se déroule sans trop de heurts.

Elle doit se faire en ayant comme objectif non seulement l’équité intergénérationnelle, mais aussi l’équité intragénérationnelle. Cette société plus âgée ne devrait rien avoir à envier à une société plus jeune qui aura été, jusqu’à tout récemment, la norme. Chaque génération devra y trouver son compte, sans oublier que nous serons tous vieux un jour!

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