«Si tu votes, je vote!»

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  • Le 17 septembre 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
La décision d'aller voter serait influencée par le comportement des pairs.

La décision d'aller voter serait influencée par le comportement des pairs.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Des études montrent que des électeurs, notamment les jeunes, sont influencés par l’attitude de leur groupe de référence. Plus leurs pairs votent, plus ils votent!

Quand les jeunes électeurs sont convaincus que leurs pairs valorisent l’action de voter aux élections, ils sont plus nombreux à se déplacer jusqu’au bureau de scrutin. «L’effet du groupe social sur les jeunes électeurs est fort. Cet effet explique de quatre à six pour cent du comportement des votants», commente Laura French Bourgeois, qui consacre à l’Université de Montréal son doctorat à l’étude des comportements électoraux en lien avec les valeurs des citoyens.

Une semaine avant les dernières élections générales du Québec, le 7 avril 2014, la chercheuse en psychologie sociale a fait lire à 60 étudiants un article (fictif) affirmant que 87,6 % de leurs collègues trouvaient important d’aller voter. Les sujets de recherche étaient appelés par la suite à remplir un questionnaire.

C’est alors que la doctorante a observé qu’une partie d’entre eux avaient été influencés par les valeurs de leur groupe social. «Nos résultats démontrent que, en s’identifiant aux pairs qui trouvaient important d’aller voter, plusieurs avaient l’intention de se rendre au bureau de scrutin, ce qu’ils n’auraient pas fait sans cette incitation», mentionne la jeune femme, qui entame ces jours-ci la dernière étape de sa thèse sous la direction de Roxane de la Sablonnière, professeure au Département de psychologie.

Cette étude inédite fait partie d’une série d’enquêtes similaires menées par la doctorante au cours des cinq dernières années et qui reproduit les résultats sur le réel comportement des votants. Mme French Bourgeois a testé son hypothèse durant les élections municipales montréalaises de 2013, aux élections fédérales de 2015, puis aux élections présidentielles américaines de 2016. Toutes ces enquêtes convergent vers ce constat. «L’influence des normes sociales n’a pas de frontières», résume la jeune femme.

Paternalisme… libéral

Comme elle le dit dans l’essai théorique qui accompagne sa thèse, les premières études sur l’influence sociale remontent à la fin du 19e siècle. L’un des pionniers de ces analyses est Gustave LeBon, qui publie en 1905 Psychologie des foules. Par la suite, les opérations de propagande militaire ont stimulé les travaux sur les conséquences de l’influence sociale; ainsi, des chercheurs comme Kurt Lewin ont mis au point des méthodes expérimentales permettant de mesurer l’influence de l’environnement humain. Au cours des années 2000 apparaît le concept de «paternalisme libéral» (libertarian paternalism) sous la plume de Richard H. Ghaler et Cass Sustein. Ce principe veut que les individus aient parfois besoin d’un petit coup de pouce pour agir selon leurs valeurs.

Laura French Bourgeois explique: «Quand on demande aux gens dans la rue s’il est important de voter aux élections, c’est un oui presque unanime. Mais on constate le jour du vote que le quart, sinon le tiers de la population s’est abstenu.»

En effet, le taux de participation aux élections provinciales ne cesse de diminuer depuis 1931, alors que 77 % des Québécois avaient voté. Ce taux a dépassé les 80 % dans les années 1970. Chez les jeunes Canadiens de 18 à 34 ans, la situation est encore plus préoccupante, puisque la participation aux élections est en chute constante depuis les années 1960. Selon les recherches d’André Blais, professeur à l’UdeM, moins du tiers des jeunes électeurs se rendent au bureau de vote le jour des élections.

Quand les bottines ne suivent pas les babines

Le clivage est parfois très marqué entre ce qu’on pense et ce qu’on fait. «C’est un peu comme de savoir qu’il faut faire de l’exercice et manger sainement pour être en bonne santé, mais demeurer sédentaire en se nourrissant de poutine», illustre la chercheuse.

Comme de nombreux volets de notre vie sont en porte-à-faux avec nos convictions, l’approche consiste à mettre davantage les gestes en cohérence avec notre pensée. «Pour être considérées comme paternalistes, les incitations comportementales doivent pouvoir orienter le comportement des individus dans une direction qui leur permettra d’améliorer leur vie, écrit l’auteure. C’est-à-dire dans le but de rendre leur vie plus longue, plus saine et meilleure. Pour être considérées comme libérales, les incitations comportementales devraient être conçues de manière à préserver et augmenter la liberté de choisir.»

En ce qui concerne l’exercice démocratique, la chercheuse ne souhaite pas pousser les jeunes vers tel ou tel parti, mais elle tient à ce qu’ils fassent l’effort de voter. «Le fait d’aller annuler son vote dans l’isoloir est significatif et sera comptabilisé comme l’expression d’une insatisfaction politique, comme si aucun parti ne proposait de programme adéquat, alors que bouder les élections est une négation de la liberté», commente-t-elle.

L’objectif de sa thèse est de «développer des interventions qui réaligneront le comportement des individus avec les valeurs fondamentales de leur société».