Anna Mapachee, une bachelière qui a fait bouger les choses

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  • Le 19 septembre 2018

  • Martine Letarte

En 5 secondes

Anna Mapachee, qui a terminé ses études cette année, a laissé un héritage précieux à l’UdeM pour l’accueil des étudiants autochtones et le rapprochement des cultures.

En juin dernier, Anna Mapachee a obtenu son baccalauréat de l’Université de Montréal. Pour y arriver, elle a dû travailler très fort et faire preuve de persévérance. En 2013, elle a quitté Pikogan, sa communauté anichinabée (algonquine), située près d’Amos, en Abitibi-Témiscamingue. Elle est venue à Montréal avec sa plus jeune fille, qui avait 11 ans à l’époque. «Je voulais l’éloigner des problèmes sociaux qui sont nombreux dans les communautés et lui faire vivre autre chose», affirme la mère célibataire qui était directrice adjointe du centre de la petite enfance à Pikogan.

Pour réussir son retour aux études ‒ elle était titulaire d’un certificat universitaire depuis 2004 ‒, Anna Mapachee a bénéficié du soutien financier de la communauté crie, à laquelle elle appartient également. Elle connaissait bien Montréal parce que ses deux filles plus âgées y avaient étudié, mais elle a eu tout un choc en commençant son baccalauréat en éducation à l’UdeM. «Les étudiants avaient l’âge de mes filles et je n’arrivais pas à me faire des amis, raconte-t-elle. Puis, ici, la vie est plus difficile que dans la communauté. Tout va vite, il faut apprendre à gérer son temps, j’étais toujours sur le béton, dans le bruit et ça me fatiguait énormément. J’ai vraiment vécu un choc culturel.»

Finalement, après avoir réalisé que devenir enseignante au primaire était davantage un rêve de jeunesse qu’un réel désir qui l’animait aujourd’hui, elle a bifurqué vers le certificat en petite enfance et famille: éducation et intervention précoce.

Elle a aussi pris son courage à deux mains pour demander de l’aide au Carrefour SAÉ de l’UdeM, qui comporte un volet Soutien aux étudiants autochtones. «Vous êtes la première étudiante autochtone à vous présenter ici!» lui a-t-on répondu. Tout était donc à bâtir. 

Le grand rapprochement

Anna Mapachee a commencé par parler de ce qu’elle avait besoin pour mieux s’intégrer à la vie universitaire. Pour mettre le tout en place, le cercle autochtone de l’UdeM, Ok8Api, a été créé en 2014. «Ok8Api signifie “être assis ensemble” en langue algonquine», précise Anna Mapachee, qui était entourée dans cette initiative de gens qui étudiaient la culture et la vie des Autochtones et qui sont rapidement devenus ses amis!

Ensuite, les choses sont allées très vite. L’élément le plus important pour Anna Mapachee était d’aménager un salon pour les étudiants issus des Premières Nations. «Il nous fallait un endroit où nous allions nous sentir chez nous et rencontrer des étudiants de différentes communautés autochtones», explique-t-elle. En 2015, le salon Uatik, ou «cachette» en innu, a ouvert ses portes. Il offre aussi divers types de soutien aux étudiants autochtones. Des activités ont commencé à être organisées, comme la Semaine autochtone de l’UdeM, qui se tient d’ailleurs ces jours-ci. Et rapidement, les étudiants autochtones et métis ont commencé à affluer.

En même temps, les études autochtones se développaient à l’UdeM, qui lançait à la rentrée de 2015 la mineure en études autochtones. La curiosité d’Anna Mapachee était piquée et elle s’y est inscrite. «La directrice du programme, Marie-Pierre Bousquet, avait fait des recherches dans ma communauté, raconte avec émotion Anna Mapachee. Elle avait parlé avec mes parents. J’étais dans une salle de cours, à l’université, et on parlait de chez moi, de ma famille. Parfois, ça me touchait vraiment. Comme lorsqu’il était question des enfants qu’on arrachait à leur famille pour les envoyer dans les pensionnats, ce que mon frère et ma sœur aînés ont vécu. Je suis déjà sortie du cours en pleurant pour venir me réfugier au salon Uatik.»

Puis, elle a vu d’autres initiatives être mises en œuvre. Récemment, l’UdeM a adopté la déclaration de reconnaissance des territoires autochtones sur lesquels ses campus ont été bâtis. Elle est lue lors de différentes cérémonies, comme les collations des grades. «Avant, il y avait beaucoup d’ignorance par rapport à ce que les peuples autochtones ont vécu, mais il y a eu des changements», déclare Anna Mapachee.

Mais pour que ces changements adviennent, il a fallu parler. «Je me souviens d’une conférence que j’ai donnée à ma première année de participation à Ok8Api, dit-elle. J’avais raconté comment il avait été difficile d’arriver au primaire sans parler français et d’être discriminée par les jeunes Québécois et par les professeurs. Une jeune femme est venue me voir à la fin pour me dire qu’elle avait été l’une de ces personnes et qu’elle était désolée.»

Redonner à sa communauté

À travers ses multiples engagements, Anna Mapachee a obtenu son baccalauréat par cumul après avoir terminé un certificat en action communautaire. Maintenant, elle assiste le professeur du cours d’introduction aux langues autochtones de la mineure en études autochtones. Elle accepte aussi des contrats de traduction et d’enseignement dans sa langue et sa culture.

C’est parce qu’elle est suffisamment jeune pour avoir évité les pensionnats qu’Anna Mapachee a eu la chance de se voir transmettre toute sa culture et la langue anichinabée par ses parents. Ils l’emmenaient dans le bois, au lac Chicobi, plusieurs mois par année pour la chasse. Qu’est-ce qu’on mange dans un orignal? Comment attraper plusieurs castors d’un coup? Anna Mapachee en a long à raconter sur les traditions de sa communauté.

Elle rêve à présent de créer un programme pour les jeunes décrocheurs. «C’est difficile pour les jeunes parce qu’ils ont perdu leur identité, mentionne Anna Mapachee. Plusieurs décrochent et se détruisent dans la drogue. J’aimerais les conduire au lac Chicobi et leur montrer les savoirs autochtones, comme la survie en forêt, le dépeçage, les langues autochtones. J’aimerais créer un programme rassembleur pour les aider à retrouver leur identité, leur motivation et à se prendre en main.»

Et qui sait, peut-être les encourager à prendre le chemin de l’université.