Une doctorante révèle la diversité insoupçonnée des proxénètes

  • Forum
  • Le 2 octobre 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
L'auteure a analysé 481 affaires de proxénétisme survenues entre 2000 et 2014 à Montréal.

L'auteure a analysé 481 affaires de proxénétisme survenues entre 2000 et 2014 à Montréal.

Crédit : Getty

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Une candidate au doctorat en criminologie a étudié le proxénétisme et découvert qu’il existe une surprenante diversité des acteurs dans ce milieu.

Les proxénètes ne sont pas tous des hommes violents connus de la police qui commettent des vols et vendent de la drogue en plus de vivre du commerce du sexe. «Le proxénète représenté par les stéréotypes existe, mais il ne correspond pas à la majorité des cas. C’est pourtant l’image qui prédomine dans l’esprit des gens, dans les séries de fiction et même chez certains chercheurs», commente la candidate au doctorat en criminologie Véronique Chadillon-Farinacci, de l’Université de Montréal, qui consacre actuellement ses travaux à l’étude approfondie de ces «tierces parties» qu’on appelle aussi «intermédiaires» ou «facilitateurs» de l’industrie du sexe.

Le proxénète moyen agit plutôt discrètement; il n’est en général pas connu des policiers et ne commet pas d’autres délits que de vivre des fruits de la prostitution d’autrui ou encore de tenir une maison de débauche par exemple. «Il s’agit de femmes dans un cas sur quatre», révèle la doctorante au terme d’une analyse de la trajectoire dans les données policières de 481 personnes accusées ou soupçonnées de crimes liés au proxénétisme entre 2000 et 2014 à Montréal.

Ceux qu’elle nomme dans sa typologie les «profils bas» sont deux fois moins arrêtés par la police que l’ensemble des individus accusés ou soupçonnés de proxénétisme. C’est dans cette catégorie que se trouve la grande majorité des femmes faisant partie de l’échantillon (87 personnes sur 107).

Les «hustlers» forment un autre groupe fréquemment rencontré (terme tiré d’une ethnographie du sociologue français Loïc Wacquant). Ce second groupe compte pour près du cinquième de l’échantillon (83 personnes). Il est plus violent que les autres. L’homme y est largement dominant. «Le groupe des hustlers est celui qui rassemble le plus de stéréotypes: il est composé à 92 % d’hommes; sa criminalité est diversifiée en termes de types de crimes et d’intensité», écrit-elle dans un résumé de sa thèse.

Le dernier groupe est celui des «malmenés». Il est composé de 44 cas, soit environ 9 % de l’échantillon. Ceux qui en font partie subissent plus que les autres des situations de violence: voies de fait, agressions armées et menaces. Il est constitué presque à parts égales de femmes et d’hommes. Les malmenés commettent des actes violents, mais ils sont en général davantage victimes de cette violence qu’ils en sont les auteurs.

Infraction criminelle

À la suite de différents évènements, un projet de loi (C-36) a été adopté par le Parlement canadien en 2014. Selon le Code criminel modifié, la prostitution est considérée comme une traite de personnes. Ce projet de loi considère également la prostitution comme une pratique d’exploitation dangereuse qui cause un préjudice aux prostituées, aux collectivités et à la société. La nouvelle loi a pour objectif de réduire l’incidence de la prostitution en vue de l’abolir. Elle rend illégales les transactions de prostitution du côté des clients et des entreprises commerciales.

Or, si les études en criminologie sur la prostitution portent d’ordinaire sur les prostituées et les clients, peu se penchent sur le proxénétisme en tant que tel. «On étudie les prostituées et le client, mais rarement le système qui est derrière le commerce du sexe», déplore la doctorante, qui a voulu combler cette lacune.

Le fait de mieux connaître les hommes et les femmes qui récoltent les revenus des travailleurs du sexe permettra aux enquêteurs de s’attaquer plus efficacement aux individus qui sont problématiques, croit la chercheuse. «Une meilleure connaissance du phénomène permettrait de mener des enquêtes plus ciblées et plus objectives.»

Cela dit, le fait que les femmes soient relativement nombreuses dans les dossiers du Service de police de la Ville de Montréal constitue une certaine surprise. «Oui, il y a des femmes qui exercent des activités de proxénètes, soit pour elles-mêmes ou pour des prostituées de leur entourage.»

Elle rappelle que, pour de nombreuses prostituées, avoir un proxénète est un gage de sécurité dans l’immédiat. «Dans un métier stigmatisé ou qui fait l’objet de jugements moraux par le reste de la société, les prostituées peuvent hésiter à faire appel aux services de protection standards (911, police, etc.) et parfois trouver une certaine sécurité en s’associant à des personnes qui vont fournir une protection lors d’une transaction avec un client violent ou lorsque vient le temps de collecter l’argent d’un client récalcitrant.»

Mme Chadillon-Farinacci ne prétend pas avoir réglé la question dans sa recherche. Par exemple, les proxénètes qui sont suffisamment habiles pour déjouer la police ne font pas partie de son échantillon. De plus, le mystère demeure quant à la réalité des hommes qui se prostituent et dont on ignore à peu près tout, sinon qu’elle existe.

Mais cette typologie permettra, espère-t-elle, de «nuancer les sphères d’activité criminelle, la victimisation et le renseignement effectué sur les personnes impliquées dans des transactions sexuelles commerciales qui ne sont ni des travailleurs du sexe ni des clients et de leur donner un sens», comme elle l’écrit dans sa conclusion.