Un étudiant suit la piste des trappeurs du Québec

  • Forum
  • Le 10 octobre 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
C'est avec ce type de piège que Thomas Lecomte a pu trapper un ours.

C'est avec ce type de piège que Thomas Lecomte a pu trapper un ours.

Crédit : Thomas Lecomte

En 5 secondes

Thomas Lecomte consacre une thèse de doctorat en anthropologie aux trappeurs québécois, ce qui l’a amené à les suivre en forêt.

Pour les besoins de sa recherche en anthropologie à l’Université de Montréal, Thomas Lecomte a appris à trapper le castor, la martre, le pékan, le raton laveur, le renard ou encore le loup, mais l’animal qui lui a donné le plus d’émotions, c’est… un ours. «Une belle bête, mais quelle aventure!» lance l’étudiant français qui rédige actuellement une thèse sur les trappeurs du Québec.

C’est dans la région des Laurentides que le jeune homme a accompagné un trappeur pendant plusieurs mois. Ils ont relevé ensemble des pièges sur les terres publiques et l’étudiant originaire de la Bourgogne a observé le rapport avec la nature du Québécois de 62 ans, dont l’identité est tue pour des raisons éthiques. «Il n’y a pas d’autre moyen d’apprendre les techniques de trappe que de se faire montrer le travail par un trappeur d’expérience, explique M. Lecomte. J’ai eu beaucoup de chance d’être accepté par cet homme qui trappe depuis plus de 45 ans.»

Si les produits de la trappe ont longtemps eu mauvaise presse à cause des groupes de pression dénonçant la cruauté envers les animaux, ils semblent faire l’objet d’une réhabilitation depuis quelques années, en raison des nouveaux regards qu’on leur porte; on voit d’ailleurs de plus en plus de familles québécoises ressortir de vieux manteaux de fourrure pour les faire tailler au goût du jour. On parle aussi de «gestion cynégétique» lorsque le piégeage d’animaux sauvages se fait dans le respect de certains paramètres. Après tout, ils sont chassés sans excès sur leur territoire. Il se trouve même des défenseurs des animaux pour préférer cette chasse ouverte aux industries où les bêtes sont élevées et tuées uniquement pour leur fourrure. La trappe est une activité de développement durable basée sur des ressources renouvelables.

Approche comparative

Mais ces éléments ne comptent guère dans l’approche scientifique du doctorant, qui s’intéresse davantage aux aspects humains et culturels du trappage, comme l’indique le titre de sa thèse: «Du coureur des bois au trappeur. Enjeux identitaires et politiques d’une figure de l’imaginaire traditionnel québécois au sein du monde contemporain.»

Thomas Lecomte souhaite en particulier soumettre une comparaison entre la trappe telle qu’elle se vit chez les populations eurodescendantes et celle qui est pratiquée chez les Premières Nations. «Au-delà de l’étude de cas et des spécificités de l’Amérique francophone, indique-t-il dans un résumé de son projet de recherche, ce questionnement invite à une réflexion originale sur quelques-uns des problèmes fondamentaux qui taraudent les sociétés contemporaines, notamment les relations humains-nature et humains-animaux, modernité-traditions, patrimoine naturel-patrimoine culturel.»

Loin de l’historiographie, le trappeur comme sujet scientifique contemporain est si peu étudié que même son directeur au Département d’anthropologie, Guy Lanoue, s’est montré surpris devant sa proposition. «Mais il a vite compris que l’angle proposé était pertinent, souligne l'étudiant, qui a également consacré sa maîtrise à ce sujet. En réalité, les trappeurs québécois ont une importance historique et identitaire majeure, même aujourd’hui. Et comme ils sont de plus en plus rares, il me semblait important de documenter leur réalité avant qu’ils disparaissent complètement.»

Il est très difficile d’évaluer le nombre de trappeurs actuellement au Québec. En raison du prix de la fourrure, rares sont ceux qui y consacrent l’essentiel de leur activité rétribuée. «On trouve plutôt des gens qui pratiquent la trappe comme activité de loisir en saison et qui mènent d’autres activités professionnelles le reste de l’année. Mais mon mentor me mentionnait que la trappe a longtemps été, pour lui, une activité relativement payante. Il affirme avoir pu économiser pour assurer les frais scolaires de ses deux enfants. On parle de plusieurs milliers de dollars par an.»

Savoir-faire et débrouillardise

Avec un vieux trappeur, Thomas Lecomte a participé à la capture de plusieurs animaux à fourrure, dont cette loutre.

Crédit : Collection personnelle, Thomas Lecomte

Le métier de trappeur est exigeant et Thomas Lecomte peut en témoigner. Il s’est retrouvé à plusieurs reprises transi dans les bois, incertain de sa position. «La saison de la trappe s’ouvre à la fin de l’automne et se prolonge jusqu’à la fin de l’hiver; nous sommes donc souvent confrontés à une température difficile. De plus, les pièges sont presque toujours éloignés des circuits routiers afin d’être à bonne distance de toute activité humaine, mais aussi pour éviter de se faire voler le matériel. Mon mentor me donnait beaucoup de responsabilités, de sorte que j’ai souvent été seul à devoir me débrouiller…»

L’étudiant a relevé le défi, prenant des notes sur ses expériences. Il a pu rencontrer d’autres trappeurs grâce aux activités d’une association régionale qui en fait la promotion dans la région de Lanaudière: l'Association des trappeurs professionnels du Québec. Dans ses objectifs, cette association veut «promouvoir les politiques d'aménagement et de réaménagement de la faune en collaboration avec les professionnels du gouvernement du Québec et d’autres organismes tant publics que privés» et «promouvoir l'exploitation rationnelle de la faune et le trappage humanitaire».

L’image iconographique du trappeur dans l’esprit des Français «est celle d’un homme blanc solitaire, vêtu d’une toque en peau de raton laveur, d’une chemise à carreaux et d’une veste à franges faite en cerf de Virginie», écrit l’étudiant. Mais ne cherchez pas ce Davy Crockett dans les forêts. «Ici, les trappeurs vont devenir des éducateurs locaux aptes à parler du patrimoine naturel (lors de conférences sur la faune et la flore ou d’interventions auprès de biologistes) et culturel (reconstitutions historiques, conférences sur la trappe) de la province. Cette émulation autour de la trappe témoigne, sous des formes diverses, d’une esthétique nouvelle produisant et diffusant du politique lorsqu’elle se saisit d’enjeux patrimoniaux pour esquisser une spécificité identitaire québécoise», signale dans ses travaux le doctorant coureur des bois.