Des restes de glace vieux de 10 000 ans toujours présents dans le nord du Canada

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  • Le 19 octobre 2018

  • Martin LaSalle
Le chercheur Denis Lacelle, devant un reste de glace vieux de 10 000 ans.

Le chercheur Denis Lacelle, devant un reste de glace vieux de 10 000 ans.

En 5 secondes

Au Nunavut, des restes d’un glacier qui recouvrait le nord du continent américain il y a plus de 10 000 ans permettent de reconstituer une partie de l’histoire glaciaire de l’Amérique du Nord.

Des restes de l’inlandsis laurentidien ‒ cette épaisse calotte de glace qui couvrait l’ensemble du territoire québécois et la majeure partie du Canada ‒ sont toujours présents dans les sols de l’Arctique canadien et ils permettent de mieux comprendre quelle était la configuration de cette énorme masse de glace à la fin du Pléistocène, il y a plus de 10 000 ans.

C’est ce que révèlent les résultats d’une étude à laquelle ont pris part le professeur Daniel Fortier et la doctorante Stéphanie Coulombe, du Département de géographie de l’Université de Montréal. L’auteur principal de l’étude est Denis Lacelle, de l’Université d’Ottawa.

Publiée le mois dernier dans la revue Nature Scientific Reports, l’étude fait état des recherches qui ont permis de découvrir que le pergélisol de l’Arctique canadien recèle toujours des fragments de l’inlandsis laurentidien, plus de 10 000 ans après la déglaciation qui a marqué le début de la période géologique récente appelée Holocène.

«Nous avons trouvé plusieurs endroits où il y a encore des restes de l’inlandsis enfouis dans le Grand Nord canadien, et c’est une chance inouïe parce que c’est rare, souligne Daniel Fortier. En effectuant des forages et des excavations dans le pergélisol, nous avons découvert des restants concrets de ce passé lointain, qui nous permettent de reconstituer la géométrie de l’énorme glacier qu'était l’inlandsis laurentidien.»

Le Québec enfoui sous des kilomètres de glace à la fin du Pléistocène

Daniel Fortier

Crédit : Nathalie Désilets

Avant la dernière grande glaciation, le Québec ‒ tout comme la majeure partie du Canada d’ailleurs ‒ était entièrement recouvert de glace. D’une épaisseur de quelques kilomètres, l’inlandsis laurentidien s’étendait jusqu’au Wisconsin.

«Il faut voir l’inlandsis laurentidien comme une grosse masse de glace avec des dômes régionaux, explique Daniel Fortier. Ces dômes ont fondu et l’eau a coulé de différents côtés.»

Sur le plan hydrographique, cette fonte de la glace a créé des mers intérieures postglaciaires, dont celles de Champlain et de Goldthwait, qui recouvraient toute la vallée du Saint-Laurent.

«Pendant des milliers d’années, il y a eu un coup d’eau majeur et, lorsque ces mers intérieures ont commencé à se retirer, elles ont laissé des dépôts sur ce que sont aujourd’hui les basses terres du Saint-Laurent, comme l’argile marine, dont sont constituées nos terres agricoles», poursuit le professeur.

Signature chimique de la dernière glaciation

À partir de carottes extraites du sol de différentes régions du Grand Nord canadien, l’équipe de chercheurs a analysé les différents types de glace du pergélisol.

«Nous avons retrouvé des restes de glacier ensevelis par des sédiments qu’ont transportés les eaux de fonte glaciaire et nous avons pu déterminer leur origine glaciaire à l’aide d’analyses géocryologiques, géophysiques et géochimiques», précise M. Fortier.

Les analyses géochimiques des carottes de glace ont porté sur les isotopes d’oxygène qu’elle contient: parce qu’elle est stable dans le temps, la signature chimique de ces isotopes permet d’établir la température ainsi que l’altitude à laquelle la glace a été formée à la fin du Pléistocène.

«En combinant ces données ‒ température et altitude ‒, nous avons pu reconstituer par modélisation la géométrie des dômes de l’inlandsis et jusqu’où s’étendaient les moraines, ces amas de débris rocheux érodés et transportés par la couverture de glace», indique Daniel Fortier.

Une nouvelle approche pour adapter les modèles continentaux

Au cours de la dernière grande glaciation, c’est une vaste partie de l’hémisphère Nord qui était recouverte d’immenses nappes de glace. Aussi, plusieurs chercheurs travaillant tant à l’est qu’à l’ouest de l’Arctique ont élaboré des modèles physiques continentaux pour comprendre la nature de la géomorphologie de leurs territoires.

L’étude à laquelle M. Fortier et Mme Coulombe ont pris part permet aussi de mesurer la précision des modèles conçus par d’autres chercheurs pour évaluer l’étendue et l’altitude qu’ont eues d’autres inlandsis dans le monde.

«Nous proposons une nouvelle approche pour adapter les modèles continentaux qui pourra servir aussi aux chercheurs en Europe et en Europe du Nord, conclut Daniel Fortier. C’est important dans le contexte du réchauffement climatique, où la fonte de la glace enfouie provoque de nombreux glissements de terrain, des modifications de la topographie et la formation de lacs, comme nous avons pu l’observer dans le nord du Canada.»

  • Image fournie par Daniel Fortier

    Des restes de glace vieux de 10 000 ans sont toujours enfouis sous les sédiments au Nunavut. Ils permettent de reconstituer la géométrie de l’énorme glacier qu'était l’inlandsis laurentidien.

  • Image tirée de l'étude

    Avant la dernière grande glaciation, l'inlandsis laurentidien couvrait l’ensemble du territoire québécois et la majeure partie du Canada. Composé de trois principaux dômes (Keewatin, Hudson et Québec), il s'étendait jusqu'au Wisconsin.