Une pionnière des sciences sort de l’ombre

Marcelle Gauvreau a 32 ans lorsqu’elle obtient son diplôme de maîtrise en botanique en juin 1939. Elle est ici au travail dans son bureau de l’Institut botanique de l’Université de Montréal.

Marcelle Gauvreau a 32 ans lorsqu’elle obtient son diplôme de maîtrise en botanique en juin 1939. Elle est ici au travail dans son bureau de l’Institut botanique de l’Université de Montréal.

Crédit : Division de la gestion de documents et des archives de l'Université de Montréal

En 5 secondes

Marcelle Gauvreau a été bien plus que la confidente du frère Marie-Victorin. Elle fut la première francophone du Québec à obtenir une maîtrise en sciences naturelles.

«Vos lettres ont sur moi une influence prépondérante. Une seule parole, un seul mot de vous, la moindre pensée ont sur mes actes une portée immense», écrit Marcelle Gauvreau (1907-1968) à son correspondant Conrad Kirouac, alias le frère Marie-Victorin (1885-1944), en décembre 1936. La jeune femme de 29 ans savoure chaque instant passé en compagnie, réelle ou virtuelle, du fondateur du Jardin botanique de Montréal, qui est aussi son mentor… et l’objet de sa passion romantique. 

«Pendant près de 10 ans, Marie-Victorin a entretenu avec Marcelle Gauvreau une correspondance confidentielle sur la sexualité humaine qu’ils nommaient leurs “lettres biologiques”», résume l’historien des sciences Yves Gingras, titulaire d’un doctorat en histoire de l’UdeM (1984), qui a réuni sous ce titre les écrits du frère chez Boréal en février 2018. «Mais il ne faut pas restreindre Marcelle Gauvreau à cette seule dimension, ajoute-t-il, car elle est l’une des premières femmes à avoir fait carrière en sciences naturelles à une époque où de nombreux obstacles se dressaient devant les femmes dans le milieu universitaire.» 

En effet, Marcelle Gauvreau se destine à la philosophie lorsque sa participation à un concours d’herbiers pour les écoliers du Québec, en 1930, l’initie aux techniques de collecte, de conservation et d’identification d’espèces végétales. Cette expérience la convainc de délaisser les humanités au profit des sciences. Elle entre à l’Institut botanique de l’Université de Montréal en 1931 et obtient l’année suivante un certificat de botanique générale et de botanique systématique. En 1933, elle est élue secrétaire des Cercles des jeunes naturalistes et de la Société canadienne d’histoire naturelle et, deux ans plus tard, elle fonde sa propre organisation destinée à faire découvrir les sciences aux enfants d’âge préscolaire: l’École de l’éveil. Elle déposera en 1939 un mémoire de maîtrise sur les algues des îles de la Madeleine. Une première pour une Québécoise. 

«Je me souviens d’une femme élancée, l’air distingué, qui nous accueillait avec le sourire. Mais sa démarche était un peu claudicante à cause d’une maladie dont elle avait souffert dans sa jeunesse», relate Pierre Brunel, professeur retraité du Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal. Le frère Marie-Victorin était un ami et un collègue de son père, Jules Brunel (en plus d’avoir été son professeur et mentor). Mme Gauvreau, souligne-t-il, était de santé fragile. Elle avait été atteinte de poliomyélite et de tuberculose dans son enfance. 

Travail colossal

Claude Corbo, qui possède trois diplômes en philosophie de l’Université de Montréal, dont un doctorat obtenu en 1973, a fréquenté l’École de l’éveil dès l’âge de quatre ans à raison d’un cours par semaine.  

L’ancien recteur de l’UQAM a retrouvé ses deux premiers diplômes, datés de 1950 et 1951, signés de la main de Marcelle Gauvreau et du directeur du Jardin botanique de Montréal Jacques Rousseau. Le parchemin est illustré de dessins d’organismes vivants et porte la devise de l’École: Je voudrais savoir pourquoi toutes ces choses sont belles. Il a aussi retrouvé une photo des finissants de 1950. «Je suis déguisé en corbeau, bien entendu», soupire l’universitaire. 

L’importante production scientifique, mais aussi médiatique et pédagogique, de Marcelle Gauvreau commence à retenir l’attention des historiens. Au total, son œuvre compte 512 documents, dont 274 imprimés. Elle a rédigé, seule ou avec d’autres, des dizaines d’articles scientifiques publiés dans des revues reconnues par les pairs. Elle a pris part, de près, au grand projet de la Flore laurentienne du frère Marie-Victorin en 1935. Ses interventions dans les médias – radio et presse écrite, principalement – ont aussi été nombreuses. 

L’amie intime

Sans l’appui du frère Marie-Victorin, Marcelle Gauvreau n’aurait pas connu la même trajectoire professionnelle. Après avoir été la secrétaire personnelle du botaniste de 1933 à 1939, elle devient secrétaire du service éducationnel du Jardin botanique de Montréal. Elle enseignera au Collège de Sillery et chez les Sœurs des saints noms de Jésus et de Marie, à Outremont. 

Mais l’amitié de Marie-Victorin fait aussi de l’ombre au parcours de Marcelle Gauvreau. Son école de l’éveil, qu’il a vigoureusement soutenue par exemple, la confinait au travail avec les enfants d’âge préscolaire alors qu’elle possédait une formation scientifique universitaire. De plus, la protection du religieux se retournera contre elle après la mort accidentelle de celui-ci en 1944. Elle perdra son emploi au Jardin botanique et devra déménager l’École hors du lieu… Malgré tout, son œuvre semble recevoir une nouvelle lumière. 

Le frère des Écoles chrétiennes Gilles Beaudet a rencontré Mme Gauvreau en 1967. Il déplore que son importance dans l’histoire des sciences du Québec soit méconnue. «Elle est un beau modèle de dévouement, mais aussi de dynamisme en matière d’éducation.» 

Le but de sa rencontre était de l’inviter à rédiger la préface d’un recueil de textes du frère Marie-Victorin, Confidence et combat. Elle était la mieux placée pour le faire, puisqu’elle venait de terminer le catalogage de son œuvre. Elle lui a livré le texte comme convenu. Malheureusement, elle est décédée quelques mois après, le 16 décembre 1968.  

  • La botaniste participait aux sorties d’herborisation; elle tient ici un roseau commun (Phragmites communis) qui servira d’étalon de mesure pour la caractérisation de l’espèce.

    Crédit : Division de la gestion de documents et des archives de l'Université de Montréal

Des hommages toponymiques

Depuis quelques années, le monde municipal multiplie les hommages toponymiques à l’endroit d’une femme considérée comme une naturaliste d’avant-garde dans un domaine traditionnellement dominé par les «hommes de science». Après une rue à Québec, une autre à Montréal et une réserve écologique dans la municipalité de comté du Fjord-du-Saguenay, voici qu’un jardin voué à la sauvegarde des papillons monarques portera son nom : situé à l’angle de l’avenue Laurier Est et du boulevard Pie-IX, ce sanctuaire a été créé par la Ville de Montréal pour souligner la contribution de Marcelle Gauvreau «à l’histoire de la science au Québec et […] ancrer sa mémoire sur un site symbolique». Une rue du futur campus MIL de l’Université de Montréal prendra également son nom, un hommage tout naturel pour un campus consacré aux sciences.