Surpopulation dans les centres de détention: absence d’intimité pour les détenus

  • Forum
  • Le 29 novembre 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les recherches d'Anaïs Tschanz apportent un éclairage inédit sur la réalité carcérale.

Les recherches d'Anaïs Tschanz apportent un éclairage inédit sur la réalité carcérale.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Le droit à l’intimité est très peu respecté en milieu carcéral. Pour compenser, les détenus adoptent différentes stratégies, a constaté une doctorante.

Faire ses besoins devant les autres; ne jamais avoir de conversation privée; dormir sous surveillance… Voilà la réalité quotidienne des détenus des prisons provinciales du Québec. «Le respect de l’intimité, en milieu carcéral, ça n’existe pas officiellement. Ce sont souvent les détenus eux-mêmes qui fixent les limites», explique Anaïs Tschanz, qui vient de terminer un doctorat en criminologie sur ce sujet inédit.

Au Québec, quelque 5000 personnes purgent une peine d’emprisonnement de moins de deux ans dans un centre de détention provincial. En raison de la surpopulation généralisée dans le réseau carcéral (on comptait jusqu’à 120 % d’occupation à la prison de Saint-Jérôme en 2016), la promiscuité est un enjeu de santé publique, en plus d’être une question éthique délicate.

Il existe un code à l’intérieur des murs de pénitenciers. Les prisonniers doivent détourner le regard quand un «coloc» utilise la toilette par exemple. Une personne doit toujours frapper avant d’entrer dans un lieu soi-disant privé, même s’il s’agit simplement du modeste mobilier du détenu. Et elle doit respecter la propriété privée, comme une tablette où sont déposés des objets personnels. «Il y a des accrocs à ces règles, mais en général elles sont respectées», mentionne l’apprentie criminologue.

Au terme de quatre ans de travaux théoriques et empiriques au cours desquels elle a interviewé 44 détenus, elle a déposé l’été dernier sa thèse à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Elle en est à l’étape de la révision finale et sa soutenance devrait avoir lieu dans les prochains mois.

Intimité n’est pas sexualité

Pourquoi une recherche sur cette question? «Parce que le sujet me semblait totalement nouveau; tout était à découvrir. Évidemment, un prisonnier subit de nombreuses privations en milieu carcéral. Mais qu’en est-il de l’intimité? Au-delà de la question sécuritaire, il me semble que tout humain devrait avoir accès à un minimum d’intimité», indique l’étudiante française, qui a d’abord fait une formation en droit (baccalauréat et maîtrise) avant de choisir une orientation criminologique en 2013.

L’intimité, a-t-elle constaté, est très souvent définie par son absence. Aucun règlement ne semble concéder ne serait-ce qu’une minute d’intimité par jour à un détenu. Dans certains centres, les douches n’ont même pas de rideaux.

Et la littérature scientifique n’est pas d’un grand secours, puisque les recherches sur l’intimité tournent le plus souvent autour de la sexualité. «Sexualité et intimité sont très souvent perçues comme des synonymes. Pourtant, le concept est plus large», note la jeune femme, qui a exploré la question à travers plusieurs types d’endroits: la cellule, l’aire commune, la salle de bain, les parloirs et les lieux de transition extérieurs à la prison.

Souffrances

La privation d’intimité peut mener à de véritables problèmes de santé, comme la constipation chez les personnes qui sont vraiment incommodées par la promiscuité. De plus, des femmes ont évoqué la gêne de leur nudité en tout temps soumise au regard des gardiens.

De façon générale, le manque d’intimité relationnelle avec ses proches, le fait de ne pas pouvoir se confier ou d’exprimer ses émotions mène à la souffrance. Sans parler des fouilles corporelles qui peuvent être humiliantes.

Même si la doctorante n’a pas été en mesure d'observer les lieux comme elle l'aurait souhaité – une telle observation aurait nécessité des autorisations spéciales –, elle a pu, grâce aux témoignages, produire un tableau assez précis des enjeux de l’intimité carcérale. Elle retient que, face aux nombreuses intrusions subies, les détenus multiplient les stratégies pour se ménager un espace d’intimité. Pour eux, un tel accès est capital.

«En dévoilant cette dialectique au centre de laquelle les personnes incarcérées tentent de préserver leur bulle intime, cette thèse envisage la prison comme un environnement flexible, mais qui reste avant tout contraignant, écrit-elle dans un résumé de son travail. De plus, elle nuance la portée des tactiques mises en œuvre, qui, tout en témoignant de la capacité d’action des détenus, permettent de renforcer l’institution sur certains de ces aspects.»

En entrevue, Mme Tschanz précise que son travail pourrait apporter un éclairage sur la réalité carcérale, en plus de nourrir la théorie criminologique. Après son doctorat, elle prévoit poursuivre des recherches en Angleterre sur un autre volet de la pénologie.