Peut-on agir sur la mémoire en dormant? On le saura bientôt!

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  • Le 4 décembre 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Le sommeil n'est pas une période inactive pour le cerveau.

Le sommeil n'est pas une période inactive pour le cerveau.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Une chercheuse en neurosciences a observé l’activité cérébrale de 125 personnes endormies pour documenter la réactivation de la mémoire durant le sommeil.

Cent vingt-cinq personnes ont participé au cours des derniers mois à une expérience inusitée à l’Université de Montréal, consistant à vérifier une vieille hypothèse: est-il possible de renforcer notre mémoire en dormant? «Nous cherchons plus précisément à raviver les apprentissages acquis peu de temps avant l’endormissement», nuance l’auteure de l’étude, Claudia Picard-Deland, étudiante au doctorat en neurosciences.

Plusieurs travaux montrent que l’activité cérébrale d’une personne qui dort est en quelque sorte réactivée et que cette réactivation aurait des effets sur l’apprentissage, fait valoir la doctorante sous la direction de Toré Nielsen, professeur au Département de psychiatrie et d’addictologie de l’UdeM. «L'information nouvellement acquise dans la journée est ainsi rejouée spontanément durant le sommeil pour renforcer les traces de mémoire qui soutiennent cette information», écrit-elle dans un résumé de son projet de recherche. Mais cette réactivation peut aussi être provoquée artificiellement.

C’est dans le Laboratoire des rêves et cauchemars du Centre d’études avancées en médecine du sommeil, à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, que la chercheuse a soumis ses dormeurs à un protocole de recherche très particulier. Ils ont d’abord été initiés en matinée à un jeu vidéo de réalité virtuelle dans lequel ils devaient apprendre à voler. La sieste qu’ils ont effectuée après cet apprentissage était scrupuleusement observée par polysomnographie, c’est-à-dire grâce à des électrodes qui enregistraient leur activité cérébrale, musculaire, oculaire et cardiaque. Les motifs musicaux qui accompagnaient leur apprentissage étaient rejoués au cours de leur sommeil de façon à stimuler les réseaux de neurones engagés dans le processus.

Après leur sieste, les volontaires ont de nouveau joué au jeu vidéo et l’on a noté leurs performances. «Si les sons diffusés durant le sommeil ont effectivement ravivé l’apprentissage du vol, on s’attendait à voir une amélioration de leurs performances. C’était notre hypothèse de base.»

Bon dodo au labo!

Dans un article publié récemment dans la revue Dire, la doctorante évoque l’hypnopédie, qui a donné naissance à toutes sortes de fabulations. Par exemple, dans le roman dystopique Le meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, les enfants sont éduqués lorsqu’ils dorment. Cent répétitions d’une notion trois nuits par semaine pendant quatre ans suffiraient à inculquer les idées les plus subversives…

Si la science a mis en pièces ce type d’application, elle n’a pas résolu tous les mystères du cerveau endormi. La réactivation de mémoire ciblée, que la chercheuse utilise, est d’une tout autre nature et pourrait aider à mieux comprendre les mécanismes en cause.

Il est encore trop tôt pour dire si l’expérience a été concluante, car les analyses sont en cours, mais Claudia Picard-Deland affirme que les sujets de recherche se sont montrés très conciliants à toutes les étapes du protocole. «J’ai été surprise de constater à quel point les gens parviennent à faire une sieste le matin, même dans un environnement complètement nouveau pour eux, avec des électrodes collées sur la tête. Plusieurs avaient l’impression de ne pas avoir fermé l’œil, même si leur activité cérébrale indiquait qu’ils avaient bel et bien dormi profondément. Certains ont rêvé à leur propre insomnie.»

Le rêve en observation

En plus de vouloir mieux comprendre le processus d’apprentissage durant le sommeil, la chercheuse vise un deuxième objectif dans sa recherche: évaluer le «potentiel de la réactivation de mémoire ciblée à influencer le contenu des rêves».

Dès leur réveil en plein sommeil paradoxal, elle a demandé aux participants «un rapport détaillé de leurs rêves, pour lequel l’incorporation d’éléments épisodiques (comme un paysage de la réalité virtuelle) ou de sensations kinesthésiques (l’impression de flotter) associés à la tâche est mesurée».

Même si, encore là, le travail d’analyse est loin d’être terminé, Mme Picard-Deland a remarqué que «les sujets ont été nombreux à évoquer des images en relation avec la réalité virtuelle. Il pourrait donc y avoir un lien entre les apprentissages récents et le contenu des rêves», mentionne-t-elle.

Les travaux de cette chercheuse sont de nature fondamentale. Mais il est difficile de ne pas penser aux applications de ses découvertes éventuelles. «Même si l’on réussit à renforcer un tant soit peu l’apprentissage pendant le sommeil, cela ne veut pas dire que l’effet persistera à long terme ou que ce renforcement aura une influence significative pour la personne», modère-t-elle.

Mais on peut toujours rêver…