La voie vers la modernité n’est pas un sens unique

  • Forum
  • Le 10 décembre 2018

  • Martine Letarte
Yakov Rabkin

Yakov Rabkin

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Le phénomène de la démodernisation des pays est au cœur d’un récent ouvrage collectif codirigé par Yakov Rabkin, professeur titulaire au Département d’histoire de l’UdeM.

C’est en analysant dans un séminaire de maîtrise comment les sciences s’écroulaient dans les républiques postsoviétiques que le professeur Yakov Rabkin a commencé la réflexion qui a mené au livre Demodernization: A Future in the Past. Codirigé avec Mikhail Minakov, du Kennan Institute à Washington, l’ouvrage est composé de chapitres rédigés par des chercheurs d’ici et d’ailleurs qui s’intéressent à différents éléments en régression partout dans le monde. Si, au premier regard, ces enjeux ne paraissent pas liés, Yakov Rabkin a découvert qu’ils l’étaient. Entrevue.

Qu’entendez-vous exactement par «démodernisation»?

Dans les années 60, alors que les pays africains se libéraient du colonialisme, on a vu apparaître des théories de modernisation occidentales et soviétiques, par ailleurs assez semblables. Ces théories cherchaient à réduire l’écart entre les riches et les pauvres, à bâtir la classe moyenne, à assurer les droits des travailleurs, à favoriser l’identification avec l’État plutôt qu’avec l’ethnie ou la confession, à promouvoir la rationalité et les sciences. Plusieurs de ces éléments sont en recul actuellement dans beaucoup de pays. C’est la démodernisation.

Comment expliquez-vous ce phénomène?

Avec l’essor du socialisme et la formulation d’un projet de société basé sur des valeurs autres que le profit, il fallait améliorer les conditions des ouvriers pour éviter qu’ils soient séduits par les idées socialistes. Ainsi, Otto von Bismarck, chancelier conservateur de l’Allemagne impériale, est le premier à introduire des mesures sociales comme l’assurance maladie. C’est pour sauver le capitalisme que les États-Unis créent le New Deal avec ses programmes de nature socialiste. L’Union soviétique ‒ même si à l’intérieur on était loin du paradis ‒ offre une option sociale qui provoque chez les dirigeants occidentaux la peur du communisme, renforcée par le triomphe de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie. Des mesures socialistes se propagent à travers l’Europe, qui connaît alors les Trente Glorieuses. Or, une bonne part des raisons de maintenir l’État-providence disparaissent en 1991, avec la fin de l’Union soviétique. S’en est suivie une augmentation de l’écart entre les riches et les pauvres et le rétrécissement des droits sociaux. La frustration qui en résulte contribue à la montée du nationalisme ethnique. C’est en effet facile de diriger cette frustration contre l’ennemi intérieur ou extérieur, surtout lorsqu’il a une autre couleur de peau ou une autre religion.

Donnez-nous quelques exemples de démodernisation traités dans votre livre.

Dans l’introduction, je mets en relief ce phénomène en m’appuyant sur des cas tirés tant de l’espace postsoviétique que des pays affligés par des sanctions et invasions occidentales, comme l’Irak ou l’Afghanistan. Plusieurs auteurs traitent de l’Asie de l’Ouest: c’est le cas d’Orit Bashkin, de l’Université de Chicago, qui examine le sort de l’État irakien. Ou d’Ilan Pappé, de l’Université d’Exeter, qui analyse la démodernisation de la société palestinienne. À l’UdeM, Guy Lanoue se penche sur des réformes réalisées dans les Abruzzes, en Italie, alors que Philippe Genequand aborde la modernisation à la fin du Moyen Âge, un concept bien sûr anachronique pour l’époque. Francisco Rivera relate l’histoire d’un village minier abandonné au Chili. Richard Foltz, de l’Université Concordia, parle de la démodernisation au Tadjikistan, alors que Meir Amor applique ce concept aux droits de la personne chez les réfugiés.

Êtes-vous pessimiste devant cette situation mondiale?

Pas du tout! Je tente d’amener les gens à voir la forêt derrière les arbres. À Montréal, on est relativement chanceux, mais notre train de vie est assuré en grande partie par une main-d’œuvre férocement exploitée dans les pays pauvres. La mondialisation par le haut ‒ la fluidité des investissements transnationaux ‒ a créé des déséquilibres dans les pays pauvres qui ont provoqué une mondialisation par le bas ‒ les migrations de désespoir. Plusieurs, comme l’économiste et historien Jacques Attali, affirment qu’un marché mondial sans un État mondial mène au chaos. En réaction, on voit actuellement une mobilisation sur des enjeux en apparence disparates. Cette mobilisation pourrait bénéficier d’une meilleure compréhension des liens entre ces enjeux, des liens que notre ouvrage fait ressortir.

En savoir plus

Le livre Demodernization: A Future in the Past est publié, en anglais seulement, par les Columbia University Press.