Protection de la jeunesse: un milieu de travail parfois dangereux

«Presque toutes les personnes rencontrées pour cette étude ont été victimes ou témoins d’actes violents», mentionne Josianne Lamothe, doctorante à l’École de criminologie de l’UdeM.

«Presque toutes les personnes rencontrées pour cette étude ont été victimes ou témoins d’actes violents», mentionne Josianne Lamothe, doctorante à l’École de criminologie de l’UdeM.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Les auteurs d’une étude constatent la violence que les travailleurs en protection de la jeunesse doivent affronter et soulignent l’importance de briser le silence pour soutenir les intervenants.

Imaginez la scène: un intervenant en protection de la jeunesse doit se rendre à une résidence pour une visite de contrôle des conditions de garde d’un enfant. La résidence est isolée dans un rang et le père de l’enfant est lié au crime organisé. Sur place, plusieurs chiens grondent et se font menaçants. Sur la galerie, le père attend le travailleur social avec un fusil bien visible à la main.

Il ne s’agit pas du scénario d’un film d’horreur. Ce genre de situation est bien réel et les travailleurs en protection de la jeunesse doivent parfois y faire face. Comment ces intervenants réussissent-ils à affronter de telles menaces et sur quelles ressources peuvent-ils compter? Quelles répercussions cela a-t-il sur leur travail?

Pour répondre à ces questions, une équipe d’étudiantes et de chercheurs, dirigée par Steve Geoffrion, professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, a analysé les témoignages de 30 intervenants et intervenantes en protection de la jeunesse travaillant aussi bien en centre de réadaptation que dans le milieu familial de l’enfant.

Une violence récurrente

Tous les cas rapportés ne sont pas aussi intimidants que celui relaté précédemment, mais les situations de violence, tant physique que psychologique, sont récurrentes et omniprésentes, peut-on lire dans l’analyse des témoignages publiée dans la revue Child Abuse & Neglect. Ce climat pèse lourdement sur la santé et le bien-être de ces travailleurs.

«Presque toutes les personnes rencontrées pour cette étude ont été victimes ou témoins d’actes violents», mentionne Josianne Lamothe, doctorante à l’École de criminologie de l’UdeM et première auteure de l’article. Les exemples vont des insultes jusqu’aux menaces de mort et à l’agression au couteau en passant par les coups de poing, les lancers d’objets et les bris de propriété. Ces gestes sont posés aussi bien par des enfants que par des parents.

«Les intervenants des établissements sont plus à risque d’être confrontés à de telles situations que ceux des milieux familiaux parce qu’ils sont toujours en présence de jeunes qui composent avec des troubles du comportement», précise le professeur Geoffrion, également codirecteur du Centre d’étude sur le trauma de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

Qu’ils soient en centre de réadaptation ou sur le terrain, les intervenants doivent réussir à faire leur travail malgré ces actes d’intimidation. D’ailleurs, dans les cas comme celui cité plus haut, il n’y a généralement pas de plainte «parce que l’intervenant est là pour aider, souligne le professeur. Mais ça ne veut pas dire que cela n’influe pas sur sa santé».

Sur le terrain, les intervenants n’ont pas de «bouton de panique» à actionner contrairement à ceux en établissement, qui peuvent habituellement compter sur des collègues en pareilles circonstances. Ils sont donc davantage laissés à eux-mêmes, ce qui peut engendrer de la peur et un niveau de détresse élevé. «En cas d’urgence sur le terrain, ils ne peuvent que composer le 911», ajoute Mme Lamothe.

Briser l’omerta

Certains de ces intervenants sont aux prises avec des réactions de stress post-traumatique. Mais ils hésitent à en parler à leurs supérieurs de crainte d’être perçus comme non qualifiés pour le travail qu’ils effectuent. Ces employés se sentent donc isolés et sans ressources. Plusieurs vont même soutenir qu’ils ne sont pas affectés par les situations de violence subies alors qu’ils en souffrent en silence.

«Il faut briser cette omerta tant chez les travailleurs que chez les directions et amorcer un changement de culture professionnelle, déclare Steve Geoffrion. Si le risque de violence fait partie du travail, se taire n’en fait pas partie.»

Le stress non résolu risque par ailleurs d’engendrer un cercle vicieux. «Les situations de violence provoquent de la détresse psychologique chez les intervenants, qui sont alors moins disponibles émotionnellement pour les jeunes, ce qui peut créer un contexte propice à l’escalade de tensions et donc à une revictimisation des travailleurs», explique Josianne Lamothe.

Pour briser cette loi du silence, l’équipe de chercheurs a désigné deux principales pistes de solution, soit le soutien organisationnel et l’acquisition de stratégies permettant de faire face adéquatement aux situations conflictuelles. Un soutien institutionnel fort est de nature à favoriser la résilience des travailleurs et à dissiper les conséquences négatives des évènements violents, écrivent les auteurs.

Pour Steve Geoffrion, les collègues de travail pourraient aussi agir à la manière de «sentinelles» et apprendre à repérer ceux qui ont besoin d’aide.

La formation reçue par les travailleurs en protection de la jeunesse n’est par ailleurs pas uniforme et elle est parfois déficiente. Les auteurs déplorent surtout une absence de rappel quant à la formation qui permettrait d’adapter les stratégies d’intervention en situation de conflit. Le professeur souhaiterait que la formation universitaire en relation d’aide inclue des mises en situation de comportements violents, à l’image de ce qui se fait en sciences infirmières, où l’on simule des interventions en milieu hospitalier.

Le codirecteur du Centre d’étude sur le trauma se montre par ailleurs optimiste et dit observer plus d’ouverture organisationnelle relativement à l’expression des craintes vécues par ces intervenants, signe qu’un changement de culture est en train de s’opérer.

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