Les trois femmes derrière la conception du campus MIL

  • Forum
  • Le 7 mars 2019

  • Martine Letarte
Marie-Claude Houle, Anik Shooner et Hélène Brisebois

Marie-Claude Houle, Anik Shooner et Hélène Brisebois

Crédit : FRANCIS BOUCHARD et MARTINE DOUCET

En 5 secondes

Trois des têtes principales du projet de construction du Complexe des sciences situé sur le nouveau campus MIL sont des femmes.

Le Complexe des sciences du campus MIL de l’Université de Montréal ouvrira ses portes en septembre en réunissant les départements de chimie, de physique, de géographie et de sciences biologiques sur l’ancienne gare de triage d'Outremont. Le plus important chantier universitaire du pays actuellement, qui a nécessité un investissement de 350 M$, a plusieurs particularités, dont le fait que trois de ses têtes dirigeantes en architecture, en ingénierie de structure et en construction sont des femmes. À l’occasion de la Journée internationale des femmes, nous les avons rencontrées.

Découvrez également cinq des femmes qui participent à la construction du Complexe. Elles font leur place et occupent des emplois qui ont longtemps été majoritairement masculins. 

Marie-Claude Houle, présidente de la firme de construction

Marie-Claude Houle

Crédit : Francis Bouchard

«Un investissement de cette envergure, c’est quelque chose qu’on voit rarement au Québec, alors c’est évident que, par son ampleur, sa modernité et son prestige, le Complexe des sciences était un projet vraiment intéressant pour nous. D’autant plus que les pavillons universitaires sont l’une de nos forces», affirme Marie-Claude Houle, présidente de la firme de construction EBC, qui compte 500 employés et qui peut embaucher jusqu’à 2000 personnes de plus sur les chantiers, selon ses projets.

L’entreprise, qui fait partie aussi du consortium qui construit le pont Samuel-De Champlain, a l’habitude des grands projets, mais le Complexe des sciences avait ses défis. Comme son échéancier serré.

«On avait moins de trois ans pour la construction, précise Mme Houle. Puis, il y avait énormément de systèmes électromécaniques à installer dans les laboratoires, donc beaucoup d’opérations à gérer, avec plusieurs corps de métiers qui devaient se succéder.»

Marie-Claude Houle souligne que c’est la première fois qu’elle travaille sur un projet où les bureaux d’architecture, d’ingénierie de structure et de construction sont dirigés par des femmes. Elle ajoute qu’elle voit d’ailleurs de plus en plus de femmes arriver à la tête d’entreprises de construction au Québec.

En 1999, elle a repris l’entreprise familiale fondée il y a plus de 50 ans par son père et son oncle, Fernand et Germain Houle. «Mon père croyait que si l’on était travaillant, qu’on avait la bonne attitude et la bonne formation, alors on était digne de confiance, peu importe qu’on soit un homme ou une femme», déclare l’ingénieure civile titulaire d’un MBA.

Ce qui ne l’a pas empêché de devoir gagner ses lettres de noblesse.

«En sortant de l’école de génie, surtout comme jeune fille qui n’avait pas d’expérience en construction, j’ai dû faire preuve d’une grande humilité, poser des questions, montrer que je voulais apprendre et que les projets me tenaient à cœur», se souvient celle qui est maintenant la patronne de ses deux frères cadets.

Bien sûr, elle a entendu en début de carrière quelques commentaires désobligeants de gens de métier peu enclins à prendre une femme au sérieux.

«Mais il y a eu une évolution des mentalités, remarque-t-elle. Maintenant, les clients sont heureux de voir qu’il y a des femmes dans l’équipe parce qu’elles apportent de la diversité et, bien souvent, de la rigueur.»

Anik Shooner, l’architecte du Complexe

Anik Shooner

Crédit : Martine Doucet

De la Maison du développement durable à l’agrandissement du CHU Sainte-Justine en passant par les appartements en copropriété YUL, la Maison Manuvie et plusieurs pavillons universitaires, Anik Shooner, cofondatrice de la firme Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes, a réalisé une grande variété de projets d’envergure. Mais concevoir le campus MIL, un projet charnière pour son alma mater, avait ses particularités.

«Il fallait réaménager un site et créer des liens entre trois quartiers isolés, Outremont, Parc-Extension et la ville de Mont-Royal. Alors ce projet prenait un sens social très important, notamment pour les enfants de Parc-Extension, qui pourront côtoyer le campus», explique Anik Shooner, architecte diplômée de l’UdeM.

Il y avait aussi une volonté de réunir quatre départements de science.

«C’est en établissant des liens qu’on favorise la créativité, dit Mme Shooner. D’où l’importance de mettre ces départements ensemble et de concevoir des espaces communs.» Les défis du projet étaient de taille. «Le recteur, Guy Breton, voulait que ce projet soit extraordinaire et, tout en devant respecter certains paramètres, nous avons eu beaucoup de liberté, mentionne-t-elle. C’est important pour le succès d’un projet, même si cela vient avec beaucoup de pression! Il a fallu être à l’écoute, bien comprendre les désirs et besoins de tout le monde pour les traduire dans une construction qui allait rallier les gens qui en rêvaient depuis longtemps.»

Le projet comportait un élément clé: une passerelle extérieure pour permettre aux gens de traverser les rails de chemin de fer et d’atteindre la portion nord de la ville, où l’on trouve la station de métro Acadie.

«La passerelle sera accessible à tous et en tout temps, signale Anik Shooner. Nous voulions vraiment donner avec cette passerelle une impression de grande promenade urbaine.»

Cette volonté de fluidité se poursuivra à l’intérieur des bâtiments, dans les aires communes comme la bibliothèque, l’agora, l’atrium et les cafés étudiants.

«On ne sera pas dans des corridors ennuyants, mais dans une enfilade de volumes intérieurs autonomes qui suscitent des rencontres et où pénètrent des rayons de lumière qui varient selon l’heure du jour et la saison», illustre-t-elle.

Il fallait aussi tenir compte d’une multitude de réalités, comme les besoins de chaque laboratoire, tout en respectant les critères de la certification LEED (Leadership in Energy and Environmental Design).

«La présence de femmes sur les chantiers, comme sur celui du Complexe des sciences, fait évoluer la dynamique et le désir de travailler ensemble dans le respect», indique l’architecte francophone, qui a appris très jeune à diriger les réunions de chantier sur de grands projets à Toronto.

Si elle constate qu’il y a de plus en plus de femmes architectes, elle remarque que le défi demeure d’augmenter leur présence dans des postes de direction.

«Il faut aider les femmes à y accéder, par exemple avec du mentorat, et je le dis souvent à mes collègues dans de grands bureaux d’architectes et d’ingénieurs, note Mme Shooner. On ne peut pas seulement laisser aller les choses parce que les jeunes femmes ont moins de modèles que les hommes. Avoir plus de femmes leaders dans ces grandes firmes sera un plus pour la société, sur tous les plans.»

Hélène Brisebois, l’ingénieure principale du projet

Hélène Brisebois

Crédit : Martine Doucet

Pour Hélène Brisebois, l’un des grands défis du campus MIL était de concevoir, à proximité de voies ferrées en activité, le squelette d’un bâtiment devant accueillir des laboratoires ainsi que des équipements de très haute précision et sensibles aux vibrations.

«Il fallait créer une structure capable de réagir adéquatement aux vibrations extérieures et dont le comportement ne nuirait pas à l’utilisation des équipements», fait observer l’ingénieure en structure et présidente de la firme SDK et associés.

Un autre enjeu était d’installer la passerelle au-dessus des voies ferrées. «Il fallait préparer les éléments de structure pour qu’ils s’assemblent du premier coup afin d’arrêter les trains le moins longtemps possible», raconte l’ingénieure diplômée de Polytechnique Montréal.

Dès son entrée chez SDK en 1987 comme jeune ingénieure, Hélène Brisebois s’est vu confier des projets complexes comme le siège social de l’Organisation de l’aviation civile internationale, construit au-dessus du tunnel Ville-Marie, qui présente d’ailleurs des similitudes avec le Complexe des sciences, bâti au-dessus des stations de métro Outremont et Acadie.

C’est aussi au début de sa carrière, lors d’un projet de fin d’études qui réunissait des finissants de Polytechnique Montréal et de l’École d’architecture de l’UdeM, qu’Hélène Brisebois a fait la rencontre d’Anik Shooner. Depuis, elles travaillent régulièrement ensemble.

D’ailleurs le projet est réalisé selon un mode collaboratif qui permet aux architectes, aux ingénieurs et aux constructeurs de travailler sur la même plateforme de modélisation des données du bâtiment. La méthode facilite la coordination des équipes pour répondre aux défis de construction.

Même si la situation tend à s’améliorer, les ingénieures en structure sont peu nombreuses. «Et parmi elles, il y en a encore peu qui choisissent le génie-conseil, même si c’est passionnant!» s’exclame celle qui est arrivée à embaucher 4 femmes pour 30 hommes parmi les ingénieurs de SDK.

Hélène Brisebois affirme pourtant ne pas avoir eu de difficulté à faire sa place dans la profession. «Mais c’est certain qu’il faut faire ses preuves comme jeune ingénieur, qu’on soit un homme ou une femme… même s’il y en a peut-être un peu plus à faire lorsqu’on est une femme!»

Les années passent, mais Hélène Brisebois a toujours la même passion pour son métier. «Au campus MIL, les éléments de structure sont pratiquement tous terminés, alors j’ai très hâte maintenant que l’endroit prenne vie. C’est vraiment formidable de voir les gens habiter une construction qu’on a pensée dans son bureau.»