Les camionneurs souffrent davantage de troubles musculosquelettiques que la moyenne des travailleurs

  • Forum
  • Le 11 mars 2019

  • Martin LaSalle
En tout, 43 % des participants à l'étude ont indiqué avoir souffert d’au moins un trouble musculosquelettique au cours d'une année; cette fréquence est de 16 % parmi l’ensemble des travailleurs masculins québécois.

En tout, 43 % des participants à l'étude ont indiqué avoir souffert d’au moins un trouble musculosquelettique au cours d'une année; cette fréquence est de 16 % parmi l’ensemble des travailleurs masculins québécois.

Crédit : GETTY

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La proportion de camionneurs souffrant de troubles musculosquelettiques est trois fois plus élevée que dans la population active masculine, selon une étude menée à Polytechnique Montréal et à l’UdeM.

Mal au bas du dos, aux jambes, aux épaules, dans le cou: deux camionneurs sur cinq (43 %) ont dit avoir souffert d’au moins l’un de ces troubles musculosquelettiques (TMS) au cours d’une année de travail. Globalement, la fréquence de ces troubles chez ces camionneurs est de deux à trois fois plus élevée que dans la population de travailleurs masculins au Québec.

C’est ce qui ressort de l’étude effectuée par Firdaous Sekkay, doctorante en génie industriel à Polytechnique Montréal, sous la direction des professeurs Yuvin Chinniah et Daniel Imbeau, à laquelle a contribué la professeure Nancy Beauregard, de l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal*.

L’étude a été réalisée en partenariat avec une multinationale de l’industrie gazière désireuse de connaître les facteurs de risque et de protection associés à différents indicateurs de santé et de sécurité au travail chez ses camionneurs, et d'améliorer l'efficacité de ses activités de prévention en matière de santé et de sécurité.

En tout, 123 camionneurs de l’entreprise ont consenti à prendre part à l’étude: les livreurs de bonbonnes et de bouteilles de gaz qui parcourent de courtes distances selon un horaire normal et des chauffeurs de camions-citernes qui roulent sur de longues distances pour livrer des produits de gaz en vrac selon un horaire variable.

Fréquence de deux à trois fois plus élevée que chez l’ensemble des travailleurs

Âgés de 27 à 71 ans et originaires de six provinces, 63 participants étaient des livreurs sur de longues distances et 60 sur de courtes distances. Ils ont répondu à un questionnaire relatif aux douleurs musculosquelettiques qu'ils associent à leur travail et ressenties au cours des 12 mois précédents ainsi que dans la dernière semaine de travail. Le questionnaire portait aussi sur les facteurs de risque habituellement liés à ces douleurs.

Résultat: 43 % des répondants ont indiqué avoir souffert d’au moins un TMS durant la dernière année. «Or, cette fréquence est de 16 % parmi l’ensemble des travailleurs masculins québécois, d’après le rapport de l’EQCOTESST [Enquête québécoise sur les conditions de travail, d’emploi et de santé et de sécurité du travail] sur la main-d’œuvre québécoise – soit près de trois fois moindre que chez les camionneurs ayant participé à notre étude», mentionne Firdaous Sekkay.

Parmi ces derniers, la proportion de ceux qui ont rapporté des troubles musculosquelettiques était, selon la région touchée:
• 29 % aux membres supérieurs;
• 22 % au dos;
• 20 % aux épaules; 
• 17 % aux membres inférieurs;
• 15 % au cou.

Par ailleurs, l’étude de la doctorante fait ressortir des différences entre les camionneurs eux-mêmes. «Nous avons aussi observé que les camionneurs de vrac rapportent davantage de douleurs que leurs collègues qui font de plus courtes distances», précise Mme Sekkay.

Ainsi, 57 % des camionneurs livrant du gaz en vrac et franchissant de longues distances avaient rapporté au moins un TMS associé en partie ou entièrement au travail au cours des 12 derniers mois, comparativement à 28 % chez ceux effectuant de courtes distances.

«Malgré ces constats préoccupants, la revue de la littérature sur les camionneurs professionnels ainsi que les résultats du projet montrent que cette multinationale se classe favorablement dans son secteur industriel, signale Daniel Imbeau. Ses taux d’incidence de blessures et de prévalence de TMS sont plus bas que ceux généralement déclarés dans les études, grâce à une culture de sécurité bien implantée à tous les échelons de l’entreprise et à un climat favorisant le respect des normes et la participation à la sécurité.»

Des facteurs de risque psychosociaux… et liés aux habitudes de vie

À travers le questionnaire auquel les camionneurs ont répondu, Firdaous Sekkay et l’équipe de chercheurs ont examiné les contraintes associées à l'environnement physique de travail et les contraintes psychosociales avec lesquelles les participants doivent composer dans l’accomplissement de leurs tâches.

«Chez les camionneurs de vrac, le facteur de risque le plus significatif lié aux TMS est le déséquilibre perçu entre les efforts qu’ils fournissent au travail et la reconnaissance ou les récompenses qu’ils obtiennent, dit-elle. Ils ont de longues journées et peu de temps pour voir leur famille; cette situation constitue un facteur de risque de type psychosocial qui apparaît comme le plus important dans ce groupe de travailleurs.»

Chez les camionneurs sur de courtes distances, le facteur de risque principal découle de l’effort physique qu’ils déploient au cours des livraisons. «Chaque jour, ils manipulent environ 70 cylindres, parfois très lourds, ce qui implique souvent de travailler avec les mains au-dessus des épaules, en plus de subir des vibrations en conduisant, qui peuvent se répercuter sur le système musculosquelettique, soit le dos et les membres supérieurs, et accentuer la fatigue musculaire due à l’effort physique», poursuit Mme Sekkay.

Le manque de sommeil figure comme un facteur de risque de TMS également mis au jour par l’étude et qui touche autant les camionneurs sur de longues distances que ceux sur de courtes distances.

Prévenir les TMS chez les camionneurs: pas de solution miracle

Le Canada comptait plus de 200 000 camionneurs en 2010. Au Québec, ils étaient près de 42 000 en 2014. L’enjeu de santé publique associé aux troubles musculosquelettiques parmi ces travailleurs s’avère donc important.

«Dans notre étude, nous avons proposé différentes recommandations, comme revoir la conception de certains équipements dans les camions et l’aménagement de l'environnement physique de travail chez les clients, repenser l'organisation temporelle du travail pour favoriser la conciliation travail-famille chez les camionneurs de vrac par exemple, conclut Firdaous Sekkay. Il faut certes surveiller l’exposition aux facteurs de risque psychosociaux et à ceux liés à une ergonomie déficiente, mais il n’y a pas de solution miracle: les camionneurs doivent aussi faire leurs devoirs en matière de prévention, comme en ne négligeant pas de prendre des pauses nécessaires à la récupération musculosquelettique simplement pour terminer une livraison plus rapidement.»

Pour une approche multidisciplinaire dans l’étude de la SST

Pour Nancy Beauregard, la collaboration entre Polytechnique Montréal et l’Université de Montréal souligne la pertinence d’adopter une approche multidisciplinaire dans l’étude de la santé et de la sécurité au travail (SST).

Selon la professeure de relations industrielles de l'UdeM, la situation des camionneurs étudiée «met en lumière des enjeux de santé et de sécurité au travail, certes analysés dans le contexte d’une multinationale en particulier, mais elle rappelle aussi que des dynamiques spécifiques à la profession de camionneur et à l’industrie du transport des matières dangereuses entrent en jeu».

En ce sens, cette étude est importante, puisqu’elle offre un éclairage encore inédit à ce jour sur la réalité que vivent certains des camionneurs de cette industrie. «D’autres travaux sont nécessaires pour avoir une vision plus globale, mais comprendre les enjeux de SST et agir en amont aideront certainement les camionneurs à travailler en santé plus longtemps et permettront à l’industrie de faire face à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée», note Mme Beauregard.

* Cette étude s'inscrivait dans un plus vaste projet mené par une équipe composée de quatre professeurs de Polytechnique Montréal, d’une professeure de l'Université de Montréal et d’un professionnel de recherche. Le partenariat de recherche, soutenu financièrement par l’organisme MITACS, a d’ailleurs permis à quatre étudiants diplômés de Polytechnique et à deux de l’École de relations industrielles de l’UdeM de prendre part à ce projet d’envergure.