Film célèbre, monteuse occultée

Henrik Gawkowski, «l'homme du train de Treblinka». Photo tirée des épreuves de tournage du film «Shoah», de Claude Lanzmann (1985).

Henrik Gawkowski, «l'homme du train de Treblinka». Photo tirée des épreuves de tournage du film «Shoah», de Claude Lanzmann (1985).

Crédit : United States Holocaust Memorial Museum

En 5 secondes

Ziva Postec a monté «Shoah», le célèbre documentaire de Claude Lanzmann, sans une réelle reconnaissance. Dans un nouveau film sur sa vie, un expert de cinéma à l'UdeM l'aide à prendre sa juste place.

Rémy Besson, chercheur postdoctoral et chargé de cours en études cinématographiques à l'Université de Montréal.

Crédit : Les Films du 3 Mars

Ziva Postec: la monteuse derrière le film Shoah, documentaire de 92 minutes de la réalisatrice québécoise Catherine Hébert, sort cette semaine à Montréal et à Québec. Rémy Besson, chercheur postdoctoral et chargé de cours en études cinématographiques à l'Université de Montréal, a participé au film en tant que conseiller historique et figure à l'écran dans plusieurs séquences.

Spécialiste de la représentation de l'histoire au cinéma, Rémy Besson a fait son doctorat sur Shoah, l'œuvre centrale et monumentale sur l'Holocauste du documentariste français Claude Lanzmann. Sorti en 1985, Shoah se distingue par sa durée (plus de neuf heures), la qualité de ses entrevues (de survivants juifs, de paysans polonais, de bourreaux nazis) sans la présence médiatrice d’un narrateur et son absence totale d'images d'archives.

Largement occulté depuis la sortie de Shoah, le rôle du montage était pourtant central pendant la réalisation du film, puisque la monteuse israélienne Ziva Postec lui a consacré presque six ans de sa vie. C'est Rémy Besson qui a fait sa connaissance au cours de recherches doctorales et qui l'a ensuite mise en contact avec Catherine Hébert. Il nous livre ici ses réflexions sur le documentaire et la place qu'il y tient.

Comment en êtes-vous arrivé à participer au film de Catherine Hébert?

Lorsque je terminais ma thèse sur Shoah, Catherine Hébert et moi avons eu une discussion sur la place du montage dans le cinéma documentaire. Le rôle de Ziva Postec dans la réalisation du film était largement méconnu et elle a rapidement eu envie d’en savoir plus. Puis l’idée de réaliser ce film documentaire a émergé. Après nos premiers échanges, j'ai agi à titre de conseiller historique pour son film et je lui ai présenté Ziva Postec en Israël. J’ai aussi accompagné Catherine dans sa découverte des archives de Shoah et nous sommes allés ensemble à deux reprises dans les archives du Musée de l'Holocauste à Washington, où j’avais déjà passé de longs mois pendant ma thèse. C’est lorsque nous y sommes retournés que Catherine a décidé de me faire figurer dans son film.

Qu'est-ce qu'on apprend de nouveau dans ce film documentaire?

Quand il est question de Shoah, on parle souvent des dispositifs que Claude Lanzmann a mis en place pour filmer les survivants de l'Holocauste et leurs persécuteurs, mais on parle rarement du montage. Or il est essentiel. Sur les 12 années qu'a duré la réalisation du film [1973-1985], le montage a occupé la moitié du temps [1979-1985]. Ziva Postec a construit une structure narrative sans qu’il existe de scénario au préalable et elle a créé une véritable forme cinématographique à partir du matériel que Claude Lanzmann avait tourné. Le film de Catherine Hébert s’inscrit aussi dans un moment où, autant chez les chercheurs en histoire de la mémoire que chez ceux en histoire du cinéma, il y a une volonté de faire sortir des figures, comme celle de la monteuse, qui ont très longtemps été occultées. Ce film documentaire participe ainsi de ce nouveau rapport au passé.

Pourtant, c'est bien à Claude Lanzmann qu'on associe la singularité de «Shoah», pas à Ziva Postec.

Effectivement. Dans le temps de la réception du film, Claude Lanzmann a pris beaucoup de place. Pour lui, Ziva Postec a été essentielle pendant le montage, il dépendait d'elle, mais il s'est libéré de cette dépendance dès que le film a été fini. Et ça, elle a eu du mal à le vivre. Néanmoins, dans le film documentaire de Catherine, on parle plutôt positivement de ce processus de création partagée entre la monteuse et le réalisateur. Il faut dire que cette amertume, Ziva Postec l’a mise derrière elle depuis quelques années.

L'Holocauste a été maintes fois exploré dans le cinéma documentaire, mais pas forcément le métier de cinéaste qui traite ce sujet inépuisable. Est-ce là la particularité du documentaire de Catherine Hébert?

Oui, ces deux aspects sont croisés, c'est-à-dire qu’on apprend ici à la fois à revaloriser le rôle du montage dans la création cinématographique et à revoir Shoah comme le résultat d’un processus de création complexe. On voit en outre, dans ce documentaire, des extraits d’épreuves de tournage de Shoah archivées à Washington – rarement montrées, d'ailleurs – et accompagnées du discours de la monteuse, qui leur donne tout leur sens.

Le montage du son a aussi été capital dans «Shoah», mais peu reconnu.

Oui, les spectateurs ont souvent eu l'impression que les témoins leur parlaient directement, mais en réalité il y a eu un travail énorme de montage du son. Comme le dit souvent Ziva Postec, «j'ai fait de la dentelle». 

Est-ce qu'il reste des entretiens tournés par Claude Lanzmann à exploiter?

Énormément. Il faut savoir que dans Shoah il y a à peu près 30 entrevues dont des extraits sont montés, alors que Claude Lanzmann en a tourné près de 80. Donc, même si l'on prend en compte les cinq films qu'il a faits par la suite – d'Un vivant qui passe en 1997 aux Quatre sœurs en 2018 –, il reste encore beaucoup de choses qui peuvent donner lieu à des usages créatifs dans d'autres films.

La bande-annonce du film «Ziva Postec: la monteuse derrière le film "Shoah"»
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La bande-annonce du film «Ziva Postec: la monteuse derrière le film "Shoah"»

Où voir le film... et lire le livre

Ziva Postec: la monteuse derrière le film Shoah, réalisé par Catherine Hébert, sort en salles le 15 mars au cinéma Cartier à Québec et à la Cinémathèque québécoise à Montréal. Le 17 mars, la Cinémathèque québécoise organise une projection spéciale, suivie d'une discussion avec Catherine Hébert, Rémy Besson et la monteuse Annie Jean. Shoah, une double référence? Des faits au film, du film aux faits, un livre basé sur la thèse de doctorat de Rémy Besson et publié par MkF éditions à Paris en 2017, est disponible à la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l'UdeM.