Jouer à des jeux millénaires pour apprendre les mathématiques d’aujourd’hui

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  • Le 18 mars 2019

  • Dominique Nancy
«Mehen», un jeu de piste de l’Égypte antique, ravit encore les jeunes de nos jours.

«Mehen», un jeu de piste de l’Égypte antique, ravit encore les jeunes de nos jours.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Des jeux traditionnels issus de diverses cultures ont été adaptés par la professeure Louise Poirier pour enseigner les mathématiques aux élèves du primaire de milieux défavorisés.

«Mehen est l’un des tout premiers jeux de l’humanité!» lance Louise Poirier en montrant une feuille de papier sur laquelle a été dessiné un serpent enroulé sur lui-même avec des cases gravées sur son dos. Six jetons et deux figurines représentant des girafes complètent le matériel rudimentaire du jeu. On l’aura compris, il ne s’agit pas de la version originale faite en terre glaise datant de plus de 5000 ans!

«L’introduction de perspectives multiculturelles et historiques dans l’enseignement des mathématiques a des effets positifs, car les élèves acquièrent une meilleure conscience du rôle que jouent les mathématiques dans toutes les sociétés et à toutes les époques. Ils en viennent à comprendre que plusieurs pratiques mathématiques proviennent de besoins et de problèmes réels auxquels les peuples ont été confrontés», signale la professeure du Département de didactique de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal.

L’aventure a commencé il y a quelques années avec une vingtaine d’enseignantes et enseignants et le personnel du Programme de soutien à l’école montréalaise quand trois jeux (Referme les boîtes, Barrage et Awélé) ont été adaptés. Cette année, Mme Poirier a mis au goût du jour le jeu de piste de l’Égypte antique ainsi que deux autres jeux de société traditionnels, La montagne et Mu Torere, afin d’aider les élèves de milieux défavorisés à acquérir des compétences liées au dénombrement, à l’anticipation et à la résolution de problèmes de mathématiques.

«À l’origine, les pions étaient des lions, mais je n’en ai pas trouvé», indique-t-elle comme pour s’excuser. Les règles du jeu Mehen, destiné aux élèves de la maternelle et des première et deuxième années du primaire, ont été simplifiées par la professeure. Chaque joueur a une girafe et doit la faire avancer sur la feuille à l’aide des jetons. Pour décider du nombre de cases à franchir, un joueur met secrètement de zéro à six jetons dans sa main; l’autre joueur doit deviner combien il y en a. On trouve alors la différence entre le nombre deviné et le nombre de jetons cachés et le joueur avance de ce nombre de cases. Le gagnant est celui qui arrive le premier à la tête du serpent. «L’aspect devinette du Mehen, un mot qui veut dire “enroulé”, suscite beaucoup l’intérêt des jeunes. C’est tellement différent que de lancer les dés et cela permet de travailler la soustraction», note cette spécialiste de la didactique des mathématiques.

Non seulement ce jeu intéresse les jeunes, mais il leur est profitable. «Le jeu traditionnel nous permet de faire le pont entre la culture de la maison et celle de l’école, dit Mme Poirier. Certains parents reconnaissent des jeux de leur enfance et y jouent avec leurs enfants pour la toute première fois.»

S’amuser tout en travaillant

La professeure Louise Poirier est spécialiste de la didactique des mathématiques.

Crédit : Amélie Philibert

Quand on entre dans le bureau de la professeure Poirier, on a devant nous une tonne de dossiers et tout un assortiment de jeux issus de différents pays. La chercheuse, qui a mené pendant une dizaine d’années des travaux auprès de plusieurs communautés inuites du Grand Nord et présenté de nombreuses conférences à travers le monde, rapporte toujours des jeux de ses voyages.

«Là, vous avez Referme les boîtes, un jeu qui fait appel à l’addition et à l’anticipation. Les marins français y jouaient durant les longues traversées de l’Atlantique vers la Nouvelle-France. Ici, il y a Mankala, un ancien jeu qui est encore joué sur presque tout le continent africain et qui a été introduit en Amérique par les esclaves africains. Et juste en dessous, c’est Barrage, l’ancêtre du tic-tac-toe. On dit que le dessin de la planche du jeu aurait été trouvé dans le temple du pharaon égyptien Séthi ler vers l’an 1300 avant Jésus-Christ. Celui-ci est le jeu royal d’Ur, qui provient de l’ancienne Mésopotamie. Il est aussi appelé le jeu des vingt carrés. Il est beau n’est-ce pas? J’en ai vu un au British Museum, à Londres.»

En 30 ans de métier, Louise Poirier a acquis une solide expertise de la didactique des mathématiques et de «précieux outils d’enseignement» qui permettent de faire le lien avec les mathématiques. À ceux qui se demandent si elle joue à ces jeux traditionnels ‒ qui selon elle ne feraient pas bâiller d’ennui les joueurs de jeux vidéos ‒, elle répond qu’à l’école Barclay elle organise des ateliers de jeux avec des élèves et leurs parents trois mercredis par mois. Depuis deux ans, l’ancienne doyenne du Département de didactique anime aussi des ateliers à la Maison de la culture du Maroc. Bien sûr, c’est en plus de ses travaux de recherche et de tous les projets qu’elle élabore avec l’équipe de L’extension. Mme Poirier est l’instigatrice de ce centre interfacultaire de soutien en pédagogie et en santé pour les jeunes et leur famille qui résident dans le quartier Parc-Extension. «Nous allons déménager, précise la professeure. Nous pourrons alors accueillir d’autres unités pour offrir davantage de services dans ce centre de pédagogie sociale.»

Noël en bleu et vente de tricots

Les trois récents jeux adaptés par l’équipe de la professeure Poirier font partie d’un vaste projet visant à permettre aux jeunes d’acquérir ou de consolider des connaissances et compétences ainsi qu’à stimuler la motivation des élèves. «Nos recherches démontrent que certains des élèves considérés comme faibles en mathématiques s’avèrent parmi les plus habiles de la classe dans les jeux mathématiques qui demandent de faire preuve d’un esprit stratégique. Le regard que les autres posent sur eux change, le regard des enseignantes aussi et, bien sûr, leur estime de soi s’accroît.»

Pour Louise Poirier, le jeu traditionnel comme outil de développement pédagogique a sa place dans les écoles de milieux défavorisés. «L’approche par le jeu réduit le taux d’absentéisme en classe et favorise la réussite scolaire», affirme-t-elle. 

Depuis janvier, Louise Poirier a donné une série d’ateliers parents-enfants dans une douzaine de classes de l’école Barclay, où loge actuellement L’extension. À ce jour, elle y a présenté deux des trois jeux, soit La montagne et Mehen. Le troisième, un jeu de capture d’origine africaine, sera introduit sous peu. Ce sont les revenus de l’activité Noël en bleu de l’Université, soutenue par le recteur, et la vente des tricots du Club de tricot de l’ancienne doyenne qui ont permis l’achat de matériel pour fabriquer ces jeux.

Grâce aux 1400 $ amassés, chaque enfant du centre L’extension a pu repartir à la maison avec tout ce qu’il faut pour jouer avec ses parents et ses frères et sœurs. «Cela fait près de 250 enfants et plus de 75 parents, souligne la professeure. Non seulement on consolide l’apprentissage des mathématiques, mais on permet aux parents et aux enfants de jouer ensemble, de se parler et d’avoir du plaisir. Comme quoi, on peut s’amuser tout en travaillant!»

  • Le jeu d’«Awélé» est un jeu de semailles très populaire en Afrique de l’Ouest.

    Crédit : Amélie Philibert
  • Le jeu royal d’«Ur» provient de l’ancienne Mésopotamie.

    Crédit : Amélie Philibert
  • Le jeu «Referme les boîtes» fait appel à l’addition et à l’anticipation.

    Crédit : Amélie Philibert
  • «Barrage», l’ancêtre du tic-tac-toe.

    Crédit : Amélie Philibert