Une athlète peut-elle avoir un niveau de testostérone trop élevé?

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Dans le «British Medical Journal», la professeure Cara Tannenbaum condamne une nouvelle règle qui bannit des compétitions internationales les athlètes féminines ayant un niveau élevé de testostérone.

L’athlète sud-africaine Mokgadi Caster Semenya a été médaillée d'or olympique en 2012 et 2016. Mais lorsqu'on a détecté un niveau de testostérone plus élevé que la moyenne dans son sang, elle a été bannie des compétitions internationales pendant près d'un an. L'athlète de 28 ans n'a pas rempli les conditions d'une nouvelle règle de l'Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF) voulant que les femmes qui souhaitent participer à des épreuves internationales aient un niveau de testostérone de cinq nanomoles par litre ou moins. 

Mokgadi Caster Semenya conteste la légalité de cette règle en arguant qu'il n'existe que peu ou pas de preuves scientifiques démontrant que le niveau de testostérone accroît considérablement les performances sportives. L'IAAF veut même obliger les athlètes féminines qui présentent un taux de testostérone dépassant le seuil fixé à suivre un traitement hormonal pour l'abaisser afin de pouvoir participer à des compétitions. Mais l’Association a reporté l'application de cette règle jusqu'à ce que le Tribunal arbitral du sport, basé en Suisse, statue sur le cas de la jeune femme; la décision devrait être rendue le 26 mars.

Dans un article d'opinion publié aujourd'hui dans le British Medical Journal (cosigné par la chercheuse britannique Sheree Bekker), Cara Tannenbaum, professeure au Départemement de médecine de l'Université de Montréal, partage l'avis de Mokgadi Caster Semenya. Les auteures estiment que la nouvelle règle de l'IAAF n'a aucun fondement scientifique et devrait être annulée. Nous nous sommes entretenus avec Mme Tannenbaum, qui se trouve présentement à Bruxelles, où elle agit comme conseillère pour le comité consultatif sur le genre de la Commission européenne.

Quel est le problème de cette règle?

Du point de vue scientifique, le problème est le suivant: d'où vient le seuil de cinq nanomoles par litre fixé par l'IAAF? La profession médicale n'a jamais défini le fait d'être une femme d'après le niveau de testostérone dans le sang ou la sensibilité aux hormones sexuelles.

Quel devrait être ce seuil, alors?

La question est plutôt de savoir s'il devrait ou non y avoir un seuil. Il existe actuellement très peu de preuves scientifiques que la testostérone est une hormone mâle. Les femmes ont de la testostérone dans le sang et ce taux est très variable chez les femmes qui s'entraînent régulièrement.

Ce seuil n'a-t-il pas pour but d'éviter de donner un avantage injuste à certaines athlètes?

En effet, mais qui peut affirmer qu'un taux de testostérone plus élevé vous rend plus susceptible de gagner une médaille? Comment savoir si ce n'est pas seulement en raison de votre entraînement ou parce que vous avez une prédisposition génétique qui vous donne des muscles puissants?

Quel est l'effet de cette nouvelle règle sur le terrain?

Cette règle stigmatise les athlètes féminines en les catégorisant et en les étiquetant sans aucune preuve scientifique. Les femmes devraient pouvoir se mesurer entre elles, un point c'est tout. Sinon, nous parlons de supériorité génétique sans aucun argument crédible. Après tout, aucun homme n'est privé de compétition parce qu'il présente un taux de testostérone élevé.

S'agit-il d'un enjeu de genre, d'un enjeu politique ou d'un enjeu relatif aux droits de la personne?

Les trois, je pense. Forcer quelqu'un à prendre des hormones pour réduire son taux de testostérone met en cause ses droits en tant que personne; si vous avez un niveau de testostérone élevé, la prise d'œstrogènes augmente le risque de crise cardiaque. C'est aussi un enjeu de genre, car la façon dont vous vous identifiez peut différer de votre constitution génétique et de votre taux d'hormones. Enfin, c'est un enjeu politique, car, comme nous l'avons vu dans le cas de Mme Caster Semenya, il est question de race et de discrimination.

Pourquoi avez-vous senti le besoin de vous exprimer sur ce sujet?

Je travaille maintenant avec l'Institut de la santé des femmes et des hommes, le seul institut du genre dans le monde, et nous nous efforçons de prendre des décisions étayées par des preuves. Ce que fait l'IAAF est contraire à ce principe; c'est pourquoi j'ai pensé qu'il était important, en particulier en tant que Canadienne, de mettre en lumière les véritables enjeux de cette situation, qui recoupe des questions liées au sexe, au genre, à la science et au sport, et de mieux les faire connaître à l'échelle internationale.

 

 

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