Allumer les nuits de Montréal!

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  • Le 29 mars 2019

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les éclairages ludiques du Quartier des spectacles, l’illumination du pont Jacques-Cartier et les projections vidéos architecturales des tableaux de «Cité Mémoire» ont donné à la métropole québécoise une nouvelle identité nocturne.

Les éclairages ludiques du Quartier des spectacles, l’illumination du pont Jacques-Cartier et les projections vidéos architecturales des tableaux de «Cité Mémoire» ont donné à la métropole québécoise une nouvelle identité nocturne.

Crédit : Getty

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Josianne Poirier a analysé dans sa thèse de doctorat des projets d’éclairage qui métamorphosent l’espace urbain montréalais.

Les éclairages ludiques du Quartier des spectacles, l’illumination du pont Jacques-Cartier et les projections vidéos architecturales des tableaux de Cité Mémoire ont donné à la métropole québécoise une nouvelle identité nocturne. Ces projets s’inscrivent dans une tendance internationale qui vise à embellir et à animer les lieux publics urbains à la tombée du jour, ce qui leur confère une dimension fantasmagorique, selon Josianne Poirier, qui a consacré à ce sujet sa thèse de doctorat, sous la direction de Suzanne Paquet, professeure à l’Université de Montréal.

Elle s’est inspirée d’une phrase de l’écrivain Walter Benjamin, qui avait dit des galeries marchandes de Paris surmontées de toits de verre au 19e siècle qu’elles brillaient «comme des grottes habitées par des fées». Appliquant cette image aux agglomérations illuminées d’aujourd’hui, Mme Poirier s’est demandé si les fées avaient fait leur domaine des cités du 21e siècle. Se pourrait-il «que les splendeurs qui résultaient jadis de la combinaison de l’éclairage au gaz et de l’effet réfléchissant des vitrines aient trouvé de dignes successeures dans les infinies variations colorées des diodes électroluminescentes […] et dans les images animées des projecteurs vidéos, lesquelles détiennent le pouvoir d’altérer temporairement la texture de la moindre façade, de la moindre surface où elles se déposent»?

Quant à la fantasmagorie, Walter Benjamin en fait un usage métaphorique pour décrire «l’éclat qui teinte l’expérience que les individus font collectivement de la réalité, dans le cadre d’une société tournée vers la production et la consommation de marchandises».

Lyon, ville de lumières

C’est à Lyon qu’est adopté l’un des premiers «plans lumière» en 1989, que Montréal prendra pour exemple lorsqu’elle procédera à l’opération d’éclairage du Vieux-Montréal en 1996. Eindhoven, aux Pays-Bas, et Singapour ont emboîté le pas à Lyon pour se doter à leur tour d’un plan lumière. Une association internationale, la Lighting Urban Community International, a été créée pour orchestrer les initiatives lumineuses nocturnes; elle compte aujourd’hui 70 villes membres.

C’est pendant les recherches de terrain pour son mémoire de maîtrise, qui portait sur le Quartier des spectacles, que l’étudiante remarque la multiplication des projections de toutes sortes au centre-ville de Montréal. Cette pratique, qu’elle observe également ailleurs dans le monde, recèle à ses yeux le potentiel pour des études approfondies.

Montréal, qui a un rapport particulier avec le cycle des saisons, célèbre depuis longtemps le retour de la lumière. Le festival Montréal en lumière, par exemple, présente de multiples activités culturelles et artistiques à l’extérieur en février.

Les lumières de l’argent

La recherche de Mme Poirier, qui possède en outre une formation en études urbaines, avait pour objectif «d’explorer comment les illusions visuelles déployées dans les nuits de Montréal transmettent une connaissance sur les mythes et les désirs associés à cette localité précise, de même qu’au sujet des valeurs et des imaginaires qui s’expriment dans la tendance internationale à façonner l’image des villes par des éclairages scénographiques», dit la thèse déposée au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’UdeM.

En d’autres mots, les mises en lumière de structures publiques ne sauraient faire oublier que les intentions des producteurs ne sont pas qu’esthétiques. Elles visent à amener les individus-consommateurs à «coloniser la nuit» dans une perspective productiviste. «La nuit a longtemps été associée à des imaginaires négatifs, comme la criminalité ou l’immoralité, écrit-elle, mais elle est désormais réinvestie comme un temps de loisir accessible à tous.»

L’auteure souligne que derrière l’aspect esthétique de cette illumination se cachent des aspects économiques. «Les images étincelantes des illuminations monumentales opèrent un renversement subtil, mais significatif en regard de l’emprise de l’économie sur la vie sociale. En tant que fantasmagories, elles substituent au rêve du dormeur la possibilité d’éprouver la sensation d’un rêve éveillé au cœur même de la nuit. Or […], le sommeil demeure l’un des derniers moments de nos vies où l’on résiste à l’injonction permanente à la productivité et à la consommation», déclare-t-elle dans sa conclusion.