Les femmes ont transformé le monde du travail dès la Grande Dépression

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  • Le 3 avril 2019

  • Martine Letarte
	

Les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail dès la crise des années 30.

Les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail dès la crise des années 30.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail dès la crise des années 30. Un phénomène montré pour la première fois dans une étude publiée par deux professeures de l’UdeM.

La Grande Dépression, qui s’est étalée sur les 10 années qui ont suivi le krach de 1929, a été très dure dans plusieurs pays développés, alors qu’il n’y avait pas de filet social. Les femmes sont donc entrées de façon massive sur le marché du travail et, pour la première fois dans l’histoire, elles y sont restées une fois mariées afin de mettre la main à la pâte pour subvenir aux besoins de la famille.

Plus précisément, aux États-Unis en 1960, 41 % des femmes de 45 à 64 ans travaillaient, alors que c’était la moitié moins en 1940. Jusqu’aux années 20, les femmes qui occupaient un emploi étaient généralement jeunes et célibataires.

«La crise économique de 10 ans a été très profonde, avec un taux de chômage de 25 %, et nos recherches démontrent qu’elle a transformé radicalement le marché du travail avec l’arrivée massive des femmes», affirme Andriana Bellou, professeure au Département de sciences économiques de l’Université de Montréal, qui a réalisé cette étude avec sa collègue Emanuela Cardia.

Avant la Deuxième Guerre mondiale

Andriana Bellou

Crédit : Amélie Philibert

Plusieurs études ont tenté de comprendre l’augmentation de la participation des femmes au marché du travail au début du 20e siècle et plusieurs pointent vers la Deuxième Guerre mondiale. Mais les deux chercheuses sont les premières à montrer que la proportion des femmes de tous âges sur le marché de l’emploi s’est accrue entre 1930 et 1940, soit dès le début de la Grande Dépression, mais avant la Deuxième Guerre mondiale.

Pour arriver à cette conclusion, Mmes Bellou et Cardia ont analysé les données américaines de recensement depuis 1910 pour se faire une idée de ce qui s’est passé sur le terrain pendant la Grande Dépression et après. Elles ont découvert que les hommes ont été affectés par la crise et que beaucoup se sont découragés et ont quitté le marché du travail entre 1930 et 1940. Les femmes y sont entrées pour occuper des emplois dans les services, le secteur manufacturier, l’administration comme agentes de bureau, etc.

«C’est difficile de savoir exactement pourquoi, mais c’est certain que les femmes coûtaient moins cher que les hommes, gagnant des salaires parfois la moitié moindres, indique Mme Bellou. Ainsi, les salaires ont baissé pendant la crise et après, autant pour les hommes que pour les femmes, qui formaient un grand bassin de main-d’œuvre disponible.»

Pourquoi les femmes sont-elles restées au travail?

Les deux chercheuses tentent aussi de comprendre pourquoi les femmes sont restées sur le marché du travail après la crise en dépit des salaires qui restaient bas. Elles ont émis différentes hypothèses.

«Il est possible que, pour certains types d’emplois, des femmes aient acquis de l’expérience, obtenu un gain salarial et décidé de demeurer au travail après la crise, mais ce ne serait pas l’explication principale parce que, globalement, les salaires ont diminué», mentionne Andriana Bellou.

Une autre hypothèse est que la Grande Dépression aurait causé un changement structurel.

«Comme la crise a été très longue, il se pourrait que, dans les régions les plus touchées, les entreprises soient parties s’établir ailleurs, ainsi que les gens compétents, et que la récupération n’ait pas été possible, entraînant une poursuite de la crise», ajoute Mme Bellou.

Enfin, il est probable que ces gens frappés durement par la crise économique, qui a été suivie par une crise bancaire, aient travaillé davantage pour compenser les pertes.

«Souvent, ces personnes avaient perdu leurs économies, leur maison», précise la professeure Bellou.

D’autres études en cours

Andriana Bellou et Emanuela Cardia étudient maintenant plus en détail ces hypothèses afin de mieux comprendre les effets de la Grande Dépression sur le marché du travail, l’emploi des femmes et leur fertilité.

«On se demande par exemple quelles ont été les répercussions de la forte présence de ces travailleuses sur les perspectives d’emploi pour les femmes plus jeunes, dit Mme Bellou. Puis comment cette situation a influé sur la fertilité.»

Parce que, si tout de suite après la Deuxième Guerre mondiale il y a eu le babyboum, dès 1960, il y a eu une baisse marquée de la fécondité dans plusieurs pays industrialisés, comme les États-Unis, le Canada et plusieurs pays d’Europe.

«Ces deux phénomènes sont liés à la présence d’une grande proportion de femmes sur le marché du travail, puis à leur départ à la retraite, comme le montre une étude que nous publierons prochainement», déclare Andriana Bellou.

Pour l’instant, les deux chercheuses ont porté leur regard vers les États-Unis en raison de l’accès public à une grande base de données harmonisées qui permet de remonter jusqu’en 1850. C’est la première étude qui se penche sur les effets économiques à long terme de la Grande Dépression chez nos voisins du Sud. Dans de prochains projets de recherche, elles aimeraient aussi se pencher sur le Canada, qui a beaucoup souffert de la Grande Dépression.