Des prescriptions sous influence

  • Forum
  • Le 16 avril 2019

  • Dominique Nancy
Près de 7 médecins sur 10 des unités d’enseignement de médecine familiale du Québec donnent à leurs patients des médicaments qui leur ont été offerts par les compagnies pharmaceutiques et, dans 59 % des cas, ces produits ne seraient pas leur traitement de premier choix.

Près de 7 médecins sur 10 des unités d’enseignement de médecine familiale du Québec donnent à leurs patients des médicaments qui leur ont été offerts par les compagnies pharmaceutiques et, dans 59 % des cas, ces produits ne seraient pas leur traitement de premier choix.

Crédit : Getty

En 5 secondes

Une étude révèle le manque d’uniformité dans la gestion des échantillons de médicaments offerts par les entreprises pharmaceutiques aux unités d’enseignement de médecine familiale du Québec.

Près de 7 médecins sur 10 des unités d’enseignement de médecine familiale du Québec (UEMF) donnent à leurs patients des médicaments qui leur ont été offerts par les compagnies pharmaceutiques et, dans 59 % des cas, ces produits ne seraient pas leur traitement de premier choix. «Ces médecins disent ne pas trouver dans les armoires d’échantillons les médicaments dont ils ont réellement besoin et souvent ils optent donc pour un produit dans la même classe médicamenteuse, mais qui ne correspond pas nécessairement au médicament qu’ils cherchaient», précise Marie-Thérèse Lussier, professeure à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

Ces données proviennent d’une étude publiée en décembre 2018 dans la revue Le Médecin de famille canadien. Elle démontre que 67 % des professionnels de la santé des UEMF distribuent des échantillons de médicaments d’entreprises pharmaceutiques dans le cadre de leur pratique. Dans 51 % des cas, ces médicaments ne sont pas leur premier choix de traitement. Sans être une menace pour la santé des patients, ce lien étroit avec les compagnies pharmaceutiques risque d’influencer les professionnels de la santé au moment de rédiger leurs ordonnances. «Il est parfois tout à fait indiqué de remettre un échantillon à un patient chez qui on veut tester la tolérance à un nouveau médicament. Mais si celui-ci fonctionne bien, le patient n’aura pas envie d’en changer même si le médicament n’est pas celui que le médecin voulait à l’origine prescrire», cite en exemple Mme Lussier. Une stratégie efficace que les firmes pharmaceutiques ont vite comprise.

Mais quelles sont les raisons pour lesquelles un prescripteur a recours aux échantillons de médicaments? S’il choisit de remettre un échantillon plutôt que de donner une ordonnance, est-ce qu’il trouve le bon médicament dans l’armoire d’échantillons? À défaut de trouver ce qu’il cherche, lui arrive-t-il d’opter pour un autre produit? Utilise-t-il les échantillons pour ses propres besoins ou ceux de sa famille et de ses amis? Quels types de médicaments ces armoires contiennent-elles? Autant de questions qui intriguaient la professeure. Avec Fatoumata Binta Diallo, coordonnatrice scientifique au Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval, Marie-Thérèse Lussier a décidé d’en faire l’objet d’une enquête.

Mmes Lussier et Diallo se sont associées à des chercheurs de trois autres universités québécoises qui forment des médecins de famille pour brosser un tableau de la situation à l’échelle de la province. Leur étude menée auprès de 859 professionnels de la santé de 42 UEMF à travers le Québec a donné lieu à trois articles parus dans Le Médecin de famille canadien.  

Les résultats de cette étude révèlent un manque d’uniformité dans la gestion des échantillons de médicaments offerts par les compagnies pharmaceutiques et une méconnaissance relative aux règles entourant leur utilisation. «La moitié des professionnels de ces unités ignoraient s’il existait ou non des politiques sur l’utilisation de ces médicaments, signale Fatoumata Binta Diallo. C’est d’autant plus préoccupant qu’on s’adressait à des médecins en formation qui sont censés être à l’affût de ce type d’information.»

La professeure Lussier ajoute qu’aucune des UEMF n’avait de critères de sélection écrits pour orienter la sélection des échantillons. «Cela soulève certaines questions quant à l’influence de l’industrie pharmaceutique sur les habitudes de prescription des médecins», estime-t-elle.

Les grands résultats

La Dre Marie-Thérèse Lussier

Les données ont permis de dresser les constats suivants:

• Au moment de l’étude, l’inventaire des armoires à échantillons atteignait près de 400 000 doses de médicaments, ce qui correspond à une valeur marchande de plus de 200 000 $.

• Les produits de ces armoires étaient variés, allant du simple analgésique aux anti-inflammatoires et contraceptifs en passant par des inhalateurs à base de cortisone et des antidépresseurs.

• Quelque 300 compagnies pharmaceutiques faisaient des «cadeaux» aux unités d’enseignement pour garnir leur armoire à échantillons, mais près de la moitié de l’ensemble des produits provenaient de cinq grandes entreprises pharmaceutiques. La compagnie Pfizer fournissait à elle seule environ 18 % des échantillons.

• À peine 15 % des UEMF utilisaient un registre pour les échantillons qu’elles distribuaient. De plus, seulement 64 % des médecins qui donnaient un échantillon à un patient disaient enregistrer «souvent» ou «toujours» cette action dans le dossier médical électronique et 75 % ne communiquaient «jamais» ou transmettaient «à l’occasion seulement» une information écrite au patient à propos de l’échantillon.

• La plupart des utilisateurs, soit 78 %, se servaient des échantillons à des fins personnelles ou pour des membres de leur famille, et 37 % d’entre eux disaient le faire au moins une fois tous les trois mois.

• Près du tiers des UEMF permettaient un accès sans contrôle à leur armoire d’entreposage d’échantillons, et des personnes non autorisées avaient accès à ces armoires dans la majorité des UEMF.

• Plus de 80 % des répondants vérifiaient que la date de péremption des médicaments n’était pas échue et 85 % s’assuraient de disposer des échantillons périmés conformément aux directives médicales canadiennes, mais 6 % les jetaient directement dans les poubelles.

Liaison dangereuse

Selon Marie-Thérèse Lussier, la situation a sans doute changé depuis. «L’enquête a été réalisée en 2013 et depuis on a beaucoup parlé de l’influence qu’exercent les compagnies pharmaceutiques sur les prescripteurs de médicaments», dit-elle. À cette époque, Mmes Lussier et Diallo avaient néanmoins constaté que les échantillons de médicaments dans les UEMF ne répondaient pas aux besoins d’un grand nombre de patients et des professionnels de la santé. «Ce qui donne à croire que le principal motif d’une telle distribution n’est pas le traitement des patients», affirme Marie-Thérèse Lussier. À son avis, les politiques régissant ces échantillons devraient être uniformes partout dans la province et leur gestion devrait être aussi stricte que dans les pharmacies communautaires. «Autrement, il faudrait penser à en interdire l’usage», conclut-elle.