Yan St-Pierre: ne l’appelez pas Jack Bauer

Yan St-Pierre

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Le consultant en contreterrorisme Yan St-Pierre pourrait se faire comparer au héros de la série américaine «24». Mais pour ce diplômé, la réalité sur le terrain est bien différente de la fiction.

À la tête d’une entreprise de consultation à Berlin active en contreterrorisme dans les points les plus chauds de la planète, Yan St-Pierre pourrait facilement se faire comparer au protagoniste de la série américaine 24. Mais pour ce diplômé en science politique, la réalité sur le terrain est bien différente de la fiction. 

Un pays du Sahel, comme le Mali ou le Nigeria, a connaissance d’un incident armé dans une région sans savoir qui y sont les groupes actifs et s’ils ont des liens avec al-Qaïda ou l’État islamique. Les autorités communiquent alors avec le Groupe de consultation de sécurité moderne (MOSECON), dirigé par Yan St-Pierre, qui part à la recherche de renseignements de sources diverses: sur le Web, auprès d’informateurs et sur le terrain. L’entreprise de six employés, qui s’est constitué un réseau international de partenaires, produit ensuite un compte rendu. On aura par exemple découvert qu’un changement dans l’utilisation des routes a pu alimenter le trafic de drogue, d’armes et la traite de personnes dans le secteur, ce qui bonifie les revenus de la milice locale et amène les organisations terroristes à contrôler certains segments de la route. Yan St-Pierre décrit aussi les conditions de vie locale. 

«Souvent, des actions militaires sont menées pour libérer des zones de l’emprise des terroristes, mais aucun suivi civil n’est fait, explique-t-il. Faute d’accès aux ressources vitales, les villageois retournent de plus en plus rapidement vers les terroristes, dans un délai moyen de six heures maintenant.» 

En plus de chefs de gouvernement, le MOSECON a comme clients notamment des organisations non gouvernementales et des entreprises privées en développement. Les contrats à remplir sont souvent délicats. Yan St-Pierre en a d’ailleurs déjà refusé un particulièrement lucratif en Angola en raison des conséquences qu’il aurait eues sur la population. «Je ne prends pas de décisions dans ma bulle à Berlin sans m’assurer de bien comprendre le contexte, précise-t-il. Notre sens moral nous permet d’ailleurs de nous distinguer d’autres joueurs dans l’industrie.» 

Entre le rêve et la réalité

Parcourir les zones de conflit pour contrer le terrorisme: c’est excitant comme si l’on était la vedette d’une série américaine, pensez-vous? La réalité est fort différente, d’après Yan St-Pierre, qui s’est lancé dans cette aventure avec sa conjointe. «Depuis le 11 septembre, se battre contre le terrorisme est devenu populaire, voire glamour, mais il faut séparer le fantasme de la réalité, prévient-il. Rouler dans un convoi militaire à 50 °C vêtu d’un gilet pare-balles sans savoir si l’on heurtera une mine ou si l’on se fera attaquer: personne n’aime ça. À moins peut-être d’avoir 25 ans et d’être encore très insouciant.» 

Il y a aussi tout un côté humain et instinctif à développer. «Par exemple, dans les points de contrôle du sud du Nigeria, la milice locale pointe des armes sur vous et vous ne savez jamais à qui vous avez affaire, illustre-t-il. Certains miliciens sont plus agressifs que d’autres, donc vous observez chaque détail et vous voulez surtout éviter que la conversation tourne mal.» 

Les diplômes sont donc loin de préparer à ce travail. «Il faut sortir du cadre théorique, être prêt à prendre des risques et apprendre à échanger sur le terrain, mentionne celui qui a fait ses études supérieures en Europe après son baccalauréat en science politique à l’UdeM. Je suis d’ailleurs très fier d’avoir temporairement interrompu mon baccalauréat pour travailler sur le terrain, même si cela n’a pas été une expérience facile. Les leçons apprises me servent encore aujourd’hui et m’ont permis de poursuivre mes études avec un nouveau regard.»

Berlin et la lutte contre le terrorisme

Plusieurs raisons ont poussé Yan St-Pierre à élire domicile à Berlin il y a 15 ans et à y fonder en 2013 son entreprise, qui a aussi des bureaux à Lagos et à Londres. «Mon père s’est remarié avec une Américaine lorsque j’étais jeune, alors nous avions le câble à la maison et j’écoutais les chaînes américaines, dit celui qui a fait une place à son père dans son entreprise. On y parlait beaucoup de la guerre froide, puis les images de la place Tiananmen m’ont marqué, tout comme la chute du mur de Berlin. Je me souviens d’ailleurs de l’avoir vu tomber en direct à la télévision en revenant de l’école. Berlin a toujours été mythique pour moi, puis elle a une vie nocturne réputée! C’est une métropole abordable et c’est au centre de tout: j’ai toujours voulu y habiter.» 

Si les grands évènements ont influencé le choix de carrière de Yan St-Pierre, à l’époque il n’y avait pas de programmes d’études dans le domaine de la sécurité. «Ceux qui travaillaient sur le terrorisme faisaient pratiquement un travail d’historien, signale-t-il. Les gens de mon entourage me décourageaient d’aller dans ce domaine, qu’ils considéraient sans issue. En 2001, le 11 septembre a tout changé.» 

Actif principalement en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe, Yan St-Pierre souhaiterait travailler au Québec où, à son avis, on n’attache pas assez d’importance au terrorisme. Il pense notamment à Alexandre Bissonnette, auteur de la tuerie à la Grande Mosquée de Québec et dont le nom a été inscrit sur l’arme du tueur de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. 

«On a dit que c’était un cas isolé, mais c’est révélateur d’un mal plus profond, affirme Yan St-Pierre. Au Québec, il y a eu le débat sur les accommodements raisonnables, puis une montée du discours identitaire d’extrême droite, mais il y a des ramifications mondiales à ce phénomène. Isolés dans leur sous-sol, ces gens vont sur des plateformes où l’on voit des Québécois et d’autres célébrer des attentats d’extrême droite et se déclarer prêts à envoyer de l’argent. Comme le Québec n’a pas encore vécu de grand attentat terroriste associé à al-Qaïda ou à l’État islamique, donc avec une très forte résonance médiatique et politique, on ne prend pas encore la question assez au sérieux, mais on devrait.»