La sexualité subjective, un tremplin vers l'exploration chez les adolescents québécois

En 5 secondes Les jeunes se percevant comme des êtres sexuels autorisés à éprouver du plaisir et à réfléchir à leur sexualité explorent davantage leur sexualité l'année suivante, selon une étude réalisée à l'UdeM.
Reposant sur les données recueillies auprès de 3150 jeunes Québécois de 23 écoles secondaires en milieux rural et urbain, l'étude de Marie-Michèle Paquette montre que les jeunes s'affirment et communiquent davantage leurs désirs et besoins sexuels.

Se reconnaître comme un être sexuel à part entière – avec des désirs, des droits au plaisir et la capacité de les exprimer – précède et favorise l'exploration sexuelle chez les adolescents.  

C'est ce que révèle une étude longitudinale dont les résultats ont été publiés dans la revue Archives of Sexual Behavior. Ces travaux ont été réalisés dans le cadre de l’étude Précurseurs des relations sexuelles et amoureuses des jeunes (PRESAJ), que mènent depuis près d’une décennie des équipes de recherche de l’Université du Québec à Chicoutimi et de l’Université de Montréal. 

Penser la sexualité avant de l'explorer 

Au cœur de cette recherche se trouve le concept de sexualité subjective, qui désigne la façon dont une personne se représente et expérimente en tant qu'être sexuel. Concrètement, c'est le fait de considérer ses désirs comme légitimes, de savoir ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas, d'être capable de le dire à un ou une partenaire – et de réfléchir à tout cela. Il englobe trois dimensions: l'estime corporelle sexuelle, le sentiment d'avoir le droit au désir et au plaisir – incluant la capacité de parler de ses préférences à une ou un partenaire – et l'autoréflexion sur ses expériences intimes.  

«C'est la capacité de penser, de réfléchir sur les expériences et comportements sexuels et de s'affirmer sur le plan sexuel», explique Marie-Michèle Paquette, auteure principale de l’étude, qui faisait partie de son projet de recherche doctoral à l’UdeM.  

Des travaux avaient déjà établi un lien entre l'expérience sexuelle et la sexualité subjective, mais la direction de ce lien restait floue, voire inversée. Marie-Michèle Paquette et sa directrice de recherche, Sophie Bergeron, professeure au Département de psychologie de l'UdeM, ont voulu déterminer lequel des deux phénomènes précède l'autre et si des comportements en ligne, comme le sextage ou la consommation de pornographie, s'inscrivent dans cette dynamique. 

Une cohorte suivie du secondaire à l'âge adulte

Issu d’une collaboration entre les laboratoires de Sophie Bergeron et de la professeure Jacinthe Dion, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, toutes deux membres du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles, ainsi que des centres de services scolaires de Montréal et du Saguenay, le projet PRESAJ a permis de suivre des milliers d'adolescents à plusieurs reprises au fil de leurs études secondaires et par la suite, puisque le projet se poursuit.  

Pour les besoins de sa recherche, Marie-Michèle Paquette a recueilli – principalement en classe! – des données auprès de 3150 jeunes Québécois de 23 écoles secondaires en milieux rural et urbain à deux moments distincts séparés d'environ un an, de 2019 à 2022. L'âge moyen des participants était de 15,5 ans lors de la première collecte de données. 

Les comportements sexuels mesurés couvraient un large spectre: masturbation, stimulation orale et manuelle, relations avec pénétration, sextage et consommation de pornographie. La sexualité subjective, quant à elle, a été évaluée à l'aide d'un questionnaire validé auprès d’une population adolescente hétérosexuelle cisgenre et de minorités sexuelles et de genre. 

«On a voulu brosser un tableau réaliste de la sexualité des adolescents en parlant aussi de bien-être sexuel, souligne Marie-Michèle Paquette. On ne peut pas occulter le fait qu'il y a des problèmes, mais il faut aussi mettre de l'avant que les jeunes développent leur identité sexuelle par l'exploration.» 

La subjectivité d'abord, les comportements ensuite

L’analyse des résultats fait ressortir qu'une sexualité subjective plus élevée à un moment donné est associée, un an plus tard, à une fréquence accrue de plusieurs comportements sexuels, tels la stimulation orale et manuelle, les relations avec pénétration et le sextage. La relation inverse, elle, n'a pas été confirmée dans le modèle multivarié: les comportements ne prédisaient pas significativement la sexualité subjective l'année suivante. 

«La sexualité subjective viendrait faciliter l'exploration sexuelle et le fait d'être plus à l'aise de le faire», résume Sophie Bergeron. En d'autres termes, les jeunes qui ont déjà intégré une vision positive et affirmée d'eux-mêmes en tant qu'êtres sexuels semblent davantage enclins à explorer concrètement cette dimension de leur identité. 

Selon Marie-Michèle Paquette et Sophie Bergeron, ce résultat surprend en partie, car des études antérieures – menées auprès de jeunes adultes de 18 à 20 ans et non d’adolescents – laissaient plutôt entendre que l'exploration précède le développement de la subjectivité. Marie-Michèle Paquette est la première à s'être intéressée aux adolescents en début et en milieu de parcours, alors qu'ils en sont à leurs premiers pas en matière de vie sexuelle. 

Le sextage oui, la pornographie non 

L'intégration des comportements en ligne dans l'analyse constitue l'un des caractères originaux de l'étude. Le sextage – l'envoi consensuel de messages ou d'images à caractère sexuel à un ou une partenaire – s'est révélé associé à la sexualité subjective, ce qui s'expliquerait par la nature même de ce comportement. «C'est très proactif, précise Marie-Michèle Paquette. On nomme ce qu'on veut, on exprime ouvertement ses désirs à l'autre, le tout dans un échange consenti.» 

En revanche, les résultats indiquent que la consommation de pornographie ne prédit pas la sexualité subjective, ce qui va à l’encontre d'une croyance répandue, selon Sophie Bergeron. 

«Le fait de regarder de la pornographie ne change pas le concept de soi sexuel, contrairement à ce que plusieurs pensent, dit la professeure. Les motivations derrière cette consommation, comme la recherche de stimulation ou la fuite d'émotions négatives, pourraient jouer un rôle plus déterminant, mais c’est une piste qui n’a pas encore été pleinement explorée.» 

La masturbation, quant à elle, n'affiche pas non plus d'association significative dans le modèle multivarié. Selon Marie-Michèle Paquette, les représentations sociales contradictoires de cette activité sexuelle, telles l’acceptation et la honte, viendraient complexifier la réflexion des jeunes sur eux-mêmes à cet égard. 

Des pistes pour l'éducation sexuelle 

Aucune différence marquée n'a été observée selon le genre ou l'orientation sexuelle dans les associations mesurées – un résultat qui confère une portée large aux conclusions de l'étude. L’équipe de recherche mentionne néanmoins que la taille de l'échantillon de jeunes de minorités de genre était trop faible pour permettre des comparaisons statistiques avec les groupes cisgenres. 

Pour Marie-Michèle Paquette, ces résultats ont des implications directes pour le programme québécois d'éducation à la sexualité. 

«Ces jeunes s'affirment et communiquent davantage, ils ont une réflexion sur ce qu'ils aiment et n'aiment pas, et c'est important de développer leur capacité de s'affirmer, de nommer et d’explorer et c’est ce sur quoi les éducateurs devraient tabler dans leurs interventions auprès des jeunes», conclut celle qui est aujourd’hui chercheuse postdoctorale à l'Université de la Colombie-Britannique.  

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