Après avoir survécu aux camps d’Auschwitz et de Dachau, où il avait été interné pendant la Seconde Guerre mondiale en raison de ses origines juives, le médecin polonais Henry Morgentaler (1923-2013) ouvre une clinique de médecine générale sur la rue Honoré-Beaugrand, à Montréal. Après avoir obtenu des mains du cardinal Paul-Émile Léger son diplôme de médecine à l’Université de Montréal (1953), il était impatient de se rendre utile à la société québécoise.
Seulement voilà: aux traitements habituels qu’un généraliste prescrit contre la rougeole et la varicelle s’ajoutent de plus en plus de demandes d’interruption de grossesse. Or, l’avortement est alors l’équivalent d’un meurtre et celui qui le commet risque la prison à perpétuité. Les avortements sont alors l’apanage de charlatans, comme Henri Gauthier, un livreur d’épicerie qui a procédé dans son arrière-boutique à 800 avortements sans souci d’hygiène, comme le rapporte un article du Devoir en 1975.
Henry Morgentaler résiste pendant 15 ans avant d’acquiescer aux demandes des jeunes femmes subissant les conséquences de l’amour libre ou ayant été victimes de viol. «Dès l’instant où je me suis lancé, j’ai su que cela allait être terriblement difficile, que ma vie serait tout entière happée par ce combat», confie-t-il, 40 ans plus tard, à la journaliste Florence Meney, aujourd’hui relationniste pour le CHU Sainte-Justine, à Montréal.
Les actes médicaux de la clinique Morgentaler sont des interventions médicales éprouvées qui ne mettent pas en danger la vie de la mère. Ce médecin est le premier au pays à effectuer des interruptions de grossesse mises au point en Europe; il a été formé en Allemagne et en Belgique francophone avant de faire le saut en Amérique.
Au plus fort de sa pratique, il fait jusqu’à 15 avortements par jour, dans une perspective de désobéissance civile qu’il assume parfaitement et qui le mènera à être accusé, mais acquitté par un jury en 1973. En 1974, la Cour d’appel renverse l’acquittement et le condamne à 18 mois de détention. Après que l’appel eut été rejeté par la Cour suprême du Canada en mars 1975, il passe 10 mois en prison avant de finalement voir sa condamnation annulée.
Sur les murs de sa cellule, à la prison de Bordeaux, il inscrit «L’amour est plus fort que la haine».