Stéphane Beaulac: Un tout nouveau changement – absolument gigantesque – est le nouvel arrimage militaire du Canada avec l'Europe. C'est énorme! Le nouveau premier ministre Mark Carney est allé en Europe pour en discuter. Je pense que, dès les premiers jours de la campagne, on parlera davantage des relations tendues entre les Américains et nous dans toutes leurs ramifications que des coups de gueule quotidiens du président.
David Grondin: La situation actuelle a au moins un effet positif: si depuis longtemps le Canada a été considéré comme un freerider, profitant de sa relation privilégiée avec les États-Unis pour assurer sa défense et sa sécurité, maintenant nous avons l’occasion de réorienter nos alliances, de diversifier nos liens, de renforcer ceux avec l'Union européenne notamment. Je pense que c'est une bonne chose. La situation plutôt désolante et malheureuse que nous vivons nous amène à vouloir moins dépendre des États-Unis.
Durant la campagne électorale, Mark Carney va surfer sur une réaffirmation d'un nationalisme canadien, même au Québec, par rapport aux États-Unis, et cela va lui donner un certain avantage. Et peut-être à la longue Donald Trump finira-t-il par être satisfait de cette posture; c'est un homme qui n'aime pas perdre et qui essaie de récupérer toutes les situations à son avantage. Dans six mois, il pourrait se montrer content de ce qui se passe au Canada, si tout va bien pour les deux parties.
Karine Côté-Boucher: Pour ma part, je souscris à des analyses qui commencent à paraître en sociologie et en anthropologie économique démontrant un certain retour à des politiques mercantilistes des deux côtés de la frontière. Elles pourraient influencer la manière dont on contrôle les frontières et dont on envisage le rôle d'une frontière avec notre principal partenaire économique.
On est en train de réorganiser notre administration publique de la frontière. Dans les 25 dernières années, notre conception de la frontière a changé: là où il y avait un simple lieu de passage de marchandises, on est passés à une gestion de risques à la sécurité nationale. On sélectionne et on forme nos agents des services frontaliers de cette façon-là maintenant.
Or, si l’on veut qu'ils redeviennent des gestionnaires de procédures et de codes économiques comme par le passé, si l’on veut non pas des policiers mais des vrais douaniers, ça va exiger un réel changement de mentalité. Ça ne sera plus simplement le contrôle du fentanyl ou de l'immigration qui sera prioritaire; ce sera celui des marchandises.
Stéphane Beaulac: Effectivement, c'est un défi actuellement en Europe aussi, l’une des importantes conséquences du Brexit. À la frontière entre l'Irlande du Nord et la République irlandaise ou bien entre le Royaume-Uni et le continent européen en général, on doit trouver de nouvelles façons originales de contrôler les transferts de biens et de services. Ces aspects problématiques du Brexit sont le genre de chose auquel nous aussi, au Canada, nous devons nous attaquer, devant cette nouvelle réalité imposée par Donald Trump.