Une pratique ancestrale sous la loupe
Pour décoder les mécanismes subtils de l’esprit qui médite, l’équipe a travaillé avec des moines bouddhistes experts de la tradition forestière thaïlandaise, rattachés au monastère Santacittarama en Italie et totalisant en moyenne plus de 15 000 heures de méditation.
Les enregistrements cérébraux ont été réalisés au laboratoire de magnétoencéphalographie de Chieti, où deux formes de méditation ont été étudiées:
- Samatha, qui consiste à se concentrer sur un objet précis (comme la respiration) afin de stabiliser l’esprit et d’atteindre un état de calme profond;
- Vipassana, une méditation d’observation ouverte où l’on focalise son attention, sans jugement, sur l’expérience du moment présent (sensations, pensées, émotions) pour mieux comprendre la nature de l’esprit.
«Avec Samatha, on réduit le champ attentionnel, un peu comme si l’on resserrait le faisceau lumineux d’une lampe de poche. Avec Vipassana, au contraire, on élargit ce faisceau. Ces deux pratiques mobilisent activement les mécanismes attentionnels. Et même si Vipassana est plus exigeante pour les débutants, les deux formes de méditation sont souvent alternées dans les programmes de pleine conscience», souligne Karim Jerbi, également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neurosciences computationnelles et en neuro-imagerie cognitive.
La criticalité, ce juste milieu
Les résultats de l’étude révèlent que les deux formes de méditation entraînent des changements significatifs dans la dynamique cérébrale. Mais elles ne le font pas de la même manière, notamment en matière de criticalité.
Emprunté à la physique statistique et appliqué depuis une vingtaine d’années aux neurosciences, ce concept désigne un point d’équilibre optimal entre la rigidité et le chaos.
«Un cerveau qui manque de flexibilité s’adapte mal, alors que trop de chaos peut mener à des dysfonctionnements, comme dans l’épilepsie. Au point critique, les réseaux neuronaux sont suffisamment stables pour transmettre l’information de manière fiable, mais aussi assez flexibles pour s’adapter rapidement à de nouvelles situations. Cet équilibre permet au cerveau d’optimiser sa capacité de traitement, d’apprentissage et de réaction», explique Karim Jerbi.
Autrement dit, plus le cerveau se rapproche d’un état de criticalité, plus il peut fonctionner de manière efficace, souple et réactive. Est alors accrue, par exemple, la capacité à passer d’une tâche à l'autre ou à emmagasiner de l’information.
Parmi les deux formes étudiées, c’est Vipassana qui conduit à une plus grande proximité avec ce point critique, alors que Samatha amène un état un peu plus stable et focalisé.
Un potentiel thérapeutique
Ces avantages ne se limiteraient pas au moment où l’on médite, estime Karim Jerbi. Et c’est pourquoi les interventions basées sur la méditation – pour l’anxiété, le stress ou la dépression – ont gagné en popularité.
Ainsi, poursuit le chercheur, pour la dépression, la flexibilité cérébrale accrue peut aider à réduire l’activité des circuits cérébraux associés à la rumination, ces pensées qui tournent en boucle caractéristiques de la dépression. La capacité à orienter volontairement son attention permet aussi une meilleure autorégulation émotionnelle, un mécanisme central dans le bien-être psychologique.
«Comme la méditation est un état actif qui fait travailler les processus attentionnels, ça touche plusieurs ramifications du fonctionnement cérébral qui mènent à une amélioration du bien-être ainsi qu’à une réduction du stress et des symptômes anxieux ou dépressifs», expose le neuroscientifique.
Aussi, il semble qu’il ne soit pas nécessaire d’être un expert (et d’avoir à son actif 15 000 heures d’entraînement!) pour profiter des bienfaits cérébraux de la méditation.
«Cela dit, le cerveau d’un novice qui s’initie à la méditation ne reproduit pas instantanément les états observés chez un expert. De plus, comme pour le sport ou l’hypnose, la motivation et les prédispositions individuelles jouent un rôle clé», note le chercheur.
Une méthodologie unique
Pour arriver à ces résultats, l’équipe de recherche a fait appel à la magnétoencéphalographie, une technologie de neuro-imagerie qui mesure les champs magnétiques produits par l’activité électrique des neurones. Non invasive et dotée d’une résolution spatiotemporelle exceptionnelle, elle permet d’observer le fonctionnement du cerveau en temps réel.
Hautement spécialisées, les installations de magnétoencéphalographie n’existent que dans quelques centres universitaires dans le monde et l’Université de Montréal compte parmi ces lieux privilégiés. Cette technologie avancée est particulièrement adaptée à l’étude de la méditation, car elle offre une précision inégalée pour suivre les dynamiques cérébrales fines qui caractérisent les états méditatifs.
L’équipe a aussi utilisé des algorithmes d’apprentissage automatique pour analyser les données. Non pas pour découvrir dans quel état se trouvait chaque moine – cette information était déjà sue –, mais pour comprendre quelles caractéristiques cérébrales distinguent le mieux Samatha, Vipassana et le repos.
«C’est cette convergence unique qui a permis d’étudier avec autant de finesse ce qui se passe dans le cerveau méditant et de faire la lumière sur une tradition millénaire», conclut Karim Jerbi.