Repenser l’Afrique et le monde

En 5 secondes Une conférence d’Achille Mbembe qui portait sur les thèmes du pouvoir, de la violence et de la démocratie a invité l'auditoire à renouveler ses cadres de pensée face aux crises globales.
La salle était comble pour écouter la conférence d'Achille Mbembe.

Le vendredi 24 avril, devant un amphithéâtre rempli, une rencontre s’est tenue au campus MIL de l’Université de Montréal avec l’éminent historien, politologue et théoricien du postcolonialisme Achille Mbembe. En compagnie de Sadio Soukouna, professeure de science politique à l’UQAM et chercheuse au Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ), et de Pascale Devette, professeure au Département de science politique de l’UdeM et chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), l’ancien professeur de l'Université du Witwatersrand à Johannesbourg a parlé de son impressionnant parcours intellectuel et de sa pensée.  

À cette conférence organisée par le CÉRIUM, le Centre de recherches pour le développement international, le CRIDAQ et le Groupe interuniversitaire d’études et de recherches sur les sociétés africaines, l’objectif n'était pas de simplement résumer des concepts, mais de «croiser les regards et sortir des cadres établis», comme l’a mentionné Frédéric Bouchard, doyen de la Faculté des arts et des sciences de l'UdeM. Achille Mbembe a ainsi livré une réflexion approfondie sur la postcolonie, la violence des systèmes de pouvoir et la nécessité de réenchanter le savoir par le prisme du vivant. 

L’écriture nocturne de la postcolonie

Pour comprendre l'œuvre d'Achille Mbembe, il faut remonter à la genèse de son texte séminal, De la postcolonie. Ce livre, il le décrit lui-même comme réalisé avec une «écriture nocturne», né à l’étranger dans le silence des nuits américaines alors qu’il enseignait à l’Université de Pennsylvanie. Ce n’est ni un pur traité de sociologie ni une analyse politique classique, mais un dialogue serré avec l’histoire de la pensée occidentale pour répondre au paradoxe hégélien qui faisait de l’Afrique le «lieu de naissance du négatif», le «lieu du rien». Achille Mbembe s’insurge contre cette vision selon laquelle l'Afrique serait perçue comme le «cimetière de la raison», un espace où même les plus grands philosophes occidentaux perdraient leurs facultés dès qu’ils tenteraient d’en saisir l’essence. 

Devant ce constat, il s’est inspiré de l’œuvre de Frantz Fanon et en premier lieu de sa langue. «Je devrais parler de la puissance métamorphique de sa langue. C'est une langue qui sert à creuser. C'est une langue qui s'attaque à la pierre et qui s'efforce de tailler la pierre de telle manière qu'elle se consume en bijoux. En bijoux pour la pensée, pour l'esprit. Mais une langue qui se transforme aussi en arme dans la lutte qui nous oppose à ce que Fanon nommait la bête, c’est-à-dire le colonialisme», a expliqué Achille Mbembe. Pour lui, le langage doit alors permettre de se sortir des «griffes de la bête» coloniale et «de construire un discours qui a pour objet de soigner la raison afin qu'elle puisse ouvrir à l'ensemble des facultés humaines dont on a besoin pour construire une intelligence sociale», a-t-il poursuivi.

Quand la guerre devient sacrement

Pascal Devette a ensuite interrogé Achille Mbembe sur le concept de «nécropolitique» qu’il a élaboré. Celui-ci met en lumière la manière dont les systèmes de pouvoir organisent la vie et la mort. Selon Achille Mbembe, nous vivons une époque où la guerre «est devenue le sacrement de notre époque», une phase de conflit permanent et préventif sans traité de paix possible. Cette politique de la mort s’appuie désormais sur des «mégamachines» et des sélections algorithmiques pour décider qui doit vivre et qui doit mourir. «Ce sont des corps sélectionnés, identifiés, ordonnés pour aller vers la destruction. Pas de façon erratique, mais de façon de plus en plus algorithmique», a-t-il indiqué. C'est une forme de barbarie moderne qui s’attaque au geste civilisateur le plus élémentaire: celui de se bâtir un abri. «Les bombardements laissent un amas de ruines, avec des millions de gens condamnés à vivre au milieu des décombres, leurs habitations réduites en poussières», a dit l’historien. 

Cette colonisation de type «moléculaire» s’insinue jusque dans les corps et les flux de vie, automatisant même notre langue pour la vider de sa capacité de symbolisation.  

Face à ces forces de destruction qui ont «ouvert le ventre de la Terre», Achille Mbembe oppose la figure du fleuve Congo à Kinshasa, qu’il décrit comme une «puissance en réserve». Cette puissance réside dans l'extraordinaire capacité de création et de résilience des sociétés africaines, dans leur «volonté de vivre» qui s'exprime à travers l'art, la musique et la résistance quotidienne au règne du néolibéralisme et du militarisme. 

Le pouvoir du quotidien et l’éthique du passant

Achille Mbembe, qui est depuis 2022 directeur général de la Fondation de l’innovation pour la démocratie, un réseau de chercheurs et chercheuses, a déclaré: «J’ai passé les trois ou quatre dernières années à écouter. Je n’ai jamais autant écouté de ma vie.» Loin de la tour d’ivoire, il se concentre désormais sur ce qu'il appelle le «pouvoir du quotidien». Pour lui, le politique ne se fabrique pas uniquement dans les organisations officielles, il se forme aussi dans les pratiques ordinaires, dans l'accès à l'eau potable, à la nourriture et dans le besoin fondamental de dignité. C’est dans ce qu’on appelle par mépris «l’informel» que le philosophe décèle des «capitaux communautaires» essentiels, des ressources pour réparer les liens et organiser la cité autrement. 

C’est ici qu’apparaît la notion de «l’éthique du passant», une manière d’habiter le monde par la rencontre et la pluralité des appartenances. Contrairement aux métaphysiques occidentales obsédées par l'identité et l'essence, les cosmopolitiques africaines privilégient la relation: «Sans la relation, rien n'est possible», a-t-il dit. Achille Mbembe a souligné l’immense demande de symboles dans un monde occidental saturé par le discours sur les outils, l'argent et la sécurité. S’interroger sur l'État et la citoyenneté à partir de ces milieux de vie permet de sortir d'une vision instrumentale de la raison pour redonner une place au commun.  

La «communauté terrestre»: pour des archives du Tout-monde

Pour conclure, Achille Mbembe a ouvert la voie à une vision renouvelée de l’humanité à travers son concept de «communauté terrestre». Rompant avec l’idée que la métaphysique occidentale serait la seule bibliothèque de l'intelligence humaine, il revendique une ouverture radicale aux archives du «Tout-monde», reprenant l’expression de l’écrivain martiniquais Édouard Glissant. 

«Je pense qu’une manière de l’appauvrissement de l'esprit aujourd'hui dans le monde consiste justement à nous enfermer les uns les autres dans le monde avec une seule archive, une seule bibliothèque érigée en alpha et en oméga de toute l'intelligence de l'humanité. Une fois qu'on a posé ce principe de dépassement, de la bibliothèque coloniale, une fois qu'on a posé le principe d'une ouverture radicale à l'intelligence générale, alors on est obligé de prêter attention aux grandes cosmologies de toutes les cultures et de tous les peuples», a-t-il résumé.  

Ainsi, en s’appuyant sur la cosmologie dogon du Mali, il rappelle que la Terre est par essence inappropriable: elle n’appartient à personne et donc appartient à tous. «Elle n’exige de vous aucun certificat de naissance», a-t-il rappelé avec force, postulant que le simple fait de naître sur cette planète confère des droits fondamentaux et inaliénables. Cette perspective substitue à la figure du «citoyen», souvent définie par exclusion de l'étranger, celle de «l'habitant». Achille Mbembe propose «une prééminence de l'habitant, c'est-à-dire du lieu de vie à partir duquel vous tissez des relations, vous servez la communauté et qui se souvient de vous une fois que vous êtes partis». 

C’est en prenant le risque de la pensée forte et des grandes idées, par ce réarmement intellectuel et cette imagination politique, que nous pourrons, enfin, réenchanter une connaissance qui nourrit véritablement la vie. 

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