Lignes de fuite

En 5 secondes L’exposition «Lignes de fuite», présentée à la Galerie de l’Université de Montréal jusqu’au 14 novembre, propose une rétrospective de la pratique artistique de María Ezcurra.
L’exposition «Lignes de fuite», présentée à la Galerie de l’Université de Montréal

Présentée jusqu’au 14 novembre à la Galerie de l’Université de Montréal, Lignes de fuite constitue la première grande rétrospective du travail de María Ezcurra au pays. Commissariée par Nuria Carton de Grammont et Fernanda Ramos Mena, elle rassemble des œuvres écoféministes réalisées au Mexique et au Canada.

Depuis plus de deux décennies, María Ezcurra recycle des objets ordinaires et les détourne de leur usage familier pour qu’ils puissent raconter d’autres histoires. Cartons, collants, chaussures, valises, couvertures de secours deviennent ainsi les matériaux d’une réflexion sur le corps des femmes, la migration, l’écologie et différentes formes de résistance.

L’insoutenable légèreté du corps des femmes

Au cœur de l’exposition, il y a le corps des femmes fragilisées, qu’on a tant voulu rendre malléable qu’il porte le poids de ces déformations. Le visiteur est ainsi accueilli par une installation monumentale de plusieurs mètres constituée de collants de nylon rouge vif étendus du sol au plafond et soutenus par des roches massives.

Pour représenter le corps dans de nombreuses œuvres, María Ezcurra utilise par métonymie les collants de nylon. Elle les découpe, les assemble, les étire ou les suspend. La matière, habituellement associée au vêtement et au corps féminin qu’elle épouse, devient alors une matière sculpturale.

Ainsi, dans Ni una menos («pas une de moins»), réalisée en 2024, une multitude de collants remplis de chaussures de femmes sont accrochés dans l’espace. «Cette œuvre est née notamment de ma découverte, en arrivant au Canada, de formes de violence envers les femmes qui existent également au Mexique et qui sont souvent invisibilisées. Elle évoque ainsi différentes réalités, entre autres la violence domestique et les violences vécues par des femmes immigrantes et autochtones», explique María Ezcurra.

Pour Nuria Carton de Grammont, il ne s’agit toutefois pas de présenter le corps féminin sous l’angle de la vulnérabilité. «Il y a vraiment ce contraste entre vulnérabilité et résistance que la matérialité elle-même porte à partir de ces installations», dit-elle. La tension est littéralement inscrite dans la matière. Les collants sont extensibles, légers, presque aériens. Mais ils peuvent aussi être étirés jusqu’à leurs limites, retenus par des pierres ou fixés à des structures métalliques. La fragilité apparente devient alors une force. «Il y a vraiment une agentivité du corps de la femme, une puissance d’agir que María Ezcurra met de l’avant», souligne la commissaire.

Quand les femmes se transforment en objets

Le jour du vernissage de l’exposition au Museo de Arte Carrillo Gil à Mexico, María Ezcurra portait une longue robe orangée qui se terminait en table sur laquelle les visiteurs étaient invités à déposer leur verre de mescal. La trace de cette performance est visible dans l’exposition.

Remettant en question également notre société patriarcale et la transformation des femmes en objets, Guardarropa del ama de casa perfecta (qu’on pourrait traduire par «la garde-robe de la femme au foyer parfaite»), réalisée au Mexique en 2008, explore avec ironie les rôles traditionnellement associés aux femmes dans la sphère domestique. Les vêtements de l’artiste se prolongent et en viennent à se confondre avec des objets de la maison. Ils deviennent tour à tour drap virginal d’un lit dans lequel un homme peut dormir paisiblement, nappe immaculée d’une table où un homme peut manger, élément de table à repasser ou rideau.

La pandémie de COVID-19 a donné à cette série de photographies une résonance nouvelle lorsqu’elles ont été présentées à Montréal. Pour María Ezcurra, le confinement a rendu particulièrement visibles les inégalités liées au travail domestique et au rôle des femmes à la maison. «Tristement, le rôle des femmes à la maison, dans l’espace domestique, n’a pas changé beaucoup. La pandémie l’a rendu très évident, ce sont elles qui se sont occupées des tâches domestiques», raconte-t-elle.

Plus loin, dans un coin en retrait, sont placardés des centaines d’emballages de collants pour femmes. Sur toutes ces images hypersexualisées, la même représentation de jambes blanches féminines, tellement minces qu’elles semblent irréalistes, se répète ad nauseam. On n’observe que deux femmes non européennes et le visage d’une mannequin. 

Repenser les frontières et nos mouvements

Née en Argentine, María Ezcurra a grandi au Mexique, où sa famille s’est exilée alors qu’elle était enfant, fuyant la dictature militaire. Ce parcours marqué par l’exil nourrit aujourd’hui son intérêt pour les questions de migration, de déplacement, d’appartenance et de frontières. 

L’une des particularités de Lignes de fuite est justement de faire circuler les œuvres entre différents territoires. L’exposition a d’abord été présentée au Museo de Arte Carrillo Gil, avant d’être reprise à Montréal dans une configuration autre. Les œuvres sont les mêmes, mais leur environnement change et, avec lui, une partie de leur lecture.

Pour Nuria Carton de Grammont, cette différence est particulièrement visible dans les créations qui abordent la violence, les migrations et les déplacements. Une chaussure abandonnée, par exemple, ne porte pas nécessairement la même charge symbolique au Mexique et au Canada. «Dans le contexte mexicain, les chaussures retrouvées sur les lieux de disparitions, de violences ou sur les parcours migratoires constituent des images fortement ancrées dans l’imaginaire collectif», illustre-t-elle. Dans les œuvres de María Ezcurra, les chaussures deviennent alors des traces, celles d’un corps absent, d’un déplacement ou d’une histoire qui ne peut plus être racontée autrement.

Sur un mur se trouve l’installation monumentale Migrateurs néotropicaux. Réalisée entre 2018 et 2024 et récemment acquise par la Galerie de l’Université de Montréal, elle rassemble 154 représentations d’oiseaux migrateurs du Québec dessinées à la main par l’artiste. Comme ces oiseaux qui migrent du Québec vers l’Amérique latine, l’œuvre a elle aussi migré au Mexique l’hiver dernier.

Pendant la pandémie, alors que les déplacements humains étaient considérablement limités, María Ezcurra s’est intéressée au fait que les oiseaux, eux, pouvaient poursuivre leurs migrations. Cette œuvre a aussi été conçue sur des boîtes de carton recyclées, qui pouvaient, pareillement, poursuivre librement leur chemin. La migration des oiseaux n’est donc pas présentée comme une simple métaphore de la migration humaine. Elle ouvre plutôt une réflexion sur les types de circulation qui structurent notre monde contemporain: celle des personnes, des animaux, des marchandises, des ressources et des capitaux. Et ces circulations ne sont pas soumises aux mêmes règles.

Plus loin, dans une salle séparée, le visiteur est convié à se déplacer dans une sorte de jungle argentée. Des feuilles métalliques accrochent la lumière. Elles miroitent et se déplacent légèrement à son passage. L’installation est lumineuse et presque paisible, mais la parcourir crée aussi une forme d’inquiétude. On avance sans savoir exactement quand le parcours prendra fin.

L’espace est agencé à l’aide de couvertures de secours. C’est que cette couverture elle-même porte plusieurs significations. «Au Mexique, elle est associée aux situations de migration et de violence. Au Canada, elle évoque plus spontanément les situations d’urgence, les conditions météorologiques ou les dispositifs de secours», signale María Ezcurra. Le même objet change ainsi de sens lorsqu’il traverse une frontière.

«La couverture de secours évoque vraiment cette ambigüité qu’on voit entre l’idée de vulnérabilité et celle de protection», indique l'artiste. Une nouvelle fois, elle fait travailler ensemble des contraires: protection et fragilité, mouvement et enfermement, lumière et inquiétude. Une image qui résume peut-être l’exposition: celle d’une matière vulnérable qui refuse de rester immobile.


Informations pratiques

Galerie de l’Université de Montréal 
2940, chemin de la Côte-Sainte-Catherine 
Pavillon de la Faculté de l’aménagement, salle 0056

Horaire 
Les mardis et mercredis, de 10 h à 17 h 
Le jeudi, de 10 h à 19 h 
Les vendredis et samedis, de 10 h à 17 h
Jusqu’au 14 novembre

De nombreuses activités sont organisées autour de l’exposition: table ronde, promenade ornithologique sur le mont Royal, conférence sur la migration des oiseaux, etc.

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