Née en Argentine, María Ezcurra a grandi au Mexique, où sa famille s’est exilée alors qu’elle était enfant, fuyant la dictature militaire. Ce parcours marqué par l’exil nourrit aujourd’hui son intérêt pour les questions de migration, de déplacement, d’appartenance et de frontières.
L’une des particularités de Lignes de fuite est justement de faire circuler les œuvres entre différents territoires. L’exposition a d’abord été présentée au Museo de Arte Carrillo Gil, avant d’être reprise à Montréal dans une configuration autre. Les œuvres sont les mêmes, mais leur environnement change et, avec lui, une partie de leur lecture.
Pour Nuria Carton de Grammont, cette différence est particulièrement visible dans les créations qui abordent la violence, les migrations et les déplacements. Une chaussure abandonnée, par exemple, ne porte pas nécessairement la même charge symbolique au Mexique et au Canada. «Dans le contexte mexicain, les chaussures retrouvées sur les lieux de disparitions, de violences ou sur les parcours migratoires constituent des images fortement ancrées dans l’imaginaire collectif», illustre-t-elle. Dans les œuvres de María Ezcurra, les chaussures deviennent alors des traces, celles d’un corps absent, d’un déplacement ou d’une histoire qui ne peut plus être racontée autrement.
Sur un mur se trouve l’installation monumentale Migrateurs néotropicaux. Réalisée entre 2018 et 2024 et récemment acquise par la Galerie de l’Université de Montréal, elle rassemble 154 représentations d’oiseaux migrateurs du Québec dessinées à la main par l’artiste. Comme ces oiseaux qui migrent du Québec vers l’Amérique latine, l’œuvre a elle aussi migré au Mexique l’hiver dernier.
Pendant la pandémie, alors que les déplacements humains étaient considérablement limités, María Ezcurra s’est intéressée au fait que les oiseaux, eux, pouvaient poursuivre leurs migrations. Cette œuvre a aussi été conçue sur des boîtes de carton recyclées, qui pouvaient, pareillement, poursuivre librement leur chemin. La migration des oiseaux n’est donc pas présentée comme une simple métaphore de la migration humaine. Elle ouvre plutôt une réflexion sur les types de circulation qui structurent notre monde contemporain: celle des personnes, des animaux, des marchandises, des ressources et des capitaux. Et ces circulations ne sont pas soumises aux mêmes règles.