Un professeur révèle la «profonde blessure» causée par les prêtres agresseurs

  • Forum
  • Le 27 novembre 2020

  • Mathieu-Robert Sauvé

En 5 secondes

Jean-Guy Nadeau présente son plus récent livre, «Une profonde blessure», sur les abus sexuels dans l’Église catholique.

Professeur à l’Université de Montréal pendant 30 ans, Jean-Guy Nadeau a enseigné la théologie et les sciences religieuses et porté son regard de chercheur sur des pans sombres de la religion catholique. Sa thèse de doctorat, en 1971, se penchait par exemple sur les problèmes soulevés par la prostitution dans l’histoire religieuse. En 2012, il recueillait les témoignages des victimes d’inceste dans Autrement que victimes: Dieu, enfer et résistance chez les victimes d’abus sexuels (Novalis). Il publie en 2020 Une profonde blessure: les abus sexuels dans l’Église catholique.

Nous lui avons posé quelques questions alors que l’archevêché de Montréal est sévèrement critiqué pour avoir toléré et permis durant des décennies les agissements de l’ex-prêtre Brian Boucher, reconnu coupable d’agressions sexuelles sur des mineurs.

Pourquoi ce livre?

Pour faire entendre la voix des victimes d’abus sexuels par des prêtres. Une idée largement répandue veut que les actes répréhensibles aient été commis il y a si longtemps que les victimes devraient oublier tout cela et passer à autre chose. Voire pardonner. C’est une erreur. Une de mes amies s’est suicidée cette année. Une femme superbe qui a eu une vie bien remplie, mais qui me disait se sentir toujours «salie en dedans» par les agressions d’un prêtre subies 40 ans plus tôt. Pour de nombreuses victimes d’abus sexuels dans l’enfance, la blessure est si profonde qu’elle ne se cicatrise pour ainsi dire jamais bien qu’elles puissent bien vivre. Si l’acte a été commis par un prêtre, c’est pire. Il y a certes la honte, la culpabilité suscitée par l’adulte, une colère sourde, etc., mais il y a aussi parfois la peur de l’enfer, le sentiment d’être rejeté de Dieu. Plusieurs parlent d’un «gel de l’âme». D’autres, victimes d’un prêtre ou non, disent que l’agresseur leur a «volé leur âme».

Ce phénomène est-il si fréquent?

Il est difficile de répondre avec précision à cette question, mais des études sur l’Église catholique américaine font état de 4 à 7 % des prêtres qui auraient commis au moins un abus; en Australie, ce chiffre a même atteint 22 % des effectifs dans un pensionnat. Au Québec, la fréquence est probablement semblable à celle évaluée aux États-Unis… On peut penser que ce phénomène est en décroissance, et il est vrai que les sensibilités sociales sont plus affirmées qu’autrefois à ce sujet. Mais le rapport de la juge Pepita G. Capriolo, au sujet de Brian Boucher, qui vient d’être rendu public, relate des faits qui se sont produits jusqu’en 2016.

L’Église ne fait-elle pas tout de même preuve de transparence?

Dans un sens, le pape Benoît XVI et le pape François se sont montrés plus ouverts sur cette question que Jean-Paul II, qui a beaucoup nui à la cause. Et il est vrai que l’institution est prête à reconnaître ses torts jusqu’à un certain point. J’ai moi-même été invité, il y a quelques années, à travailler sur cette question à l’Université pontificale grégorienne à Rome. Cette université a, bien sûr, une certaine autonomie dans ses choix de travaux de recherche, mais elle est toujours un établissement de l’Église. Cela dit, l’institution demeure réfractaire à des transformations internes. Je pense au mariage des prêtres, qui pourrait être une partie de la solution. Quant à la place des femmes dans les postes d’autorité réelle, l’Église demeure fermée. On ne parle pas d’un plafond de verre ici, mais d’un plafond de béton.

À qui est destiné votre ouvrage?

Aux victimes d’abord. Elles ne sont pas seules à souffrir encore aujourd’hui de ces blessures. Elles n’en sont pas responsables. Et elles ne sont pas obligées de pardonner. Laisser aller, c’est autre chose. À leurs proches, ensuite, pour qu’ils en saisissent mieux les origines. Au grand public aussi, qui doit mieux comprendre ce problème grave. Aux gens d’Église, enfin, qui ont encore les moyens de changer les choses.