Le numérique permet de faire vite, parfois trop vite. Mais si les étudiantes et les étudiants cherchent à gagner du temps, ce n’est pas par refus d’apprendre. Comme le souligne Joëlle Varin, c’est souvent une réponse à une réalité de plus en plus exigeante: «Plusieurs doivent concilier études, travail et responsabilités familiales. Et on leur demande d’assimiler toujours plus de connaissances dans un temps qui, lui, ne s’étire pas.» Dans ce contexte, les outils numériques deviennent des leviers pour tenir le rythme.
Mais cette adaptation a un prix. Joëlle Varin note un glissement préoccupant: «Bon nombre d’étudiants et d’étudiantes vont se servir d’outils sans nécessairement réfléchir à leur véritable utilité, à l’effet qu’ils pourraient avoir sur le développement de leurs compétences.» La lecture devient écoute passive, la synthèse des lectures est confiée à des systèmes d’intelligence artificielle générative, et l’étudiante ou l’étudiant se voit progressivement déchargé de certaines étapes du raisonnement. «Apprendre demande du temps, mais ce temps manque», constate-t-elle. Le risque, selon elle, n’est pas tant que les étudiants et étudiantes refusent de s’engager dans l’apprentissage, mais qu’ils n’aient tout simplement plus le temps pour le faire pleinement. Et en contournant l’effort ou l’erreur, on nuit malgré soi à l’approfondissement des compétences. «Ces outils devraient être des rampes d’accès à l’apprentissage et non pas devenir des béquilles permanentes, sinon les “muscles cognitifs” s’atrophient à force d’être trop peu sollicités», mentionne l’orthopédagogue.
Ce glissement s’inscrit aussi dans un phénomène plus large: le délestage cognitif. Issu de la psychologie cognitive, ce concept désigne la tendance à transférer certaines tâches mentales (se souvenir, planifier, calculer, entretenir des liens) à la technologie. «On pense moins parce qu’on externalise davantage», résume Linda Pagani, professeure à l’École de psychoéducation de l’UdeM. Et avec l’accès immédiat à l’information via un moteur de recherche, les jeunes montrent une moins grande tolérance à l’effort mental. «Même des obstacles simples provoquent une détresse émotionnelle disproportionnée», fait-elle remarquer.
Cette externalisation touche aussi le domaine relationnel: de plus en plus d’étudiants et d’étudiantes préfèrent un message écrit à une discussion en personne, contournant ainsi les inconforts émotionnels liés à la confrontation ou à la nuance. Les réseaux sociaux deviennent alors des béquilles relationnelles: on reste en contact sans nourrir le lien, on s’exprime sans se confronter, on suit sans véritable échange. Ce confort technologique, s’il allège la charge mentale, affaiblit parfois les compétences sociales et émotionnelles nécessaires à des relations humaines profondes.