Talents créatifs: est-ce que l'IA a mis l'humain K.-O.?

En 5 secondes L'intelligence artificielle peut-elle rivaliser avec la créativité humaine? Une vaste étude a comparé 100 000 humains avec les meilleurs modèles d'intelligence artificielle générative.
Certains modèles d’IA surpassent la performance créative moyenne observée chez les humains dans des tâches de créativité linguistique divergente.

Les systèmes d’intelligence artificielle générative (IAG) comme ChatGPT peuvent-ils faire preuve de créativité? Une équipe de recherche dirigée par le professeur Karim Jerbi, du Département de psychologie de l'Université de Montréal, dont faisait partie le pionnier de l'intelligence artificielle (IA) Yoshua Bengio, aussi professeur à l'UdeM, vient de publier la plus grande étude comparative jamais réalisée sur la créativité des grands modèles de langage face aux humains.  

Ses conclusions, parues dans la revue Scientific Reports du groupe Nature, révèlent que l'IAG a franchi un cap important: elle peut désormais surpasser le niveau moyen de la créativité humaine. Toutefois, les individus les plus créatifs continuent de devancer nettement les systèmes d’IA les plus performants. 

 

L'IA franchit le seuil de la créativité moyenne humaine 

L'équipe a testé la créativité de plusieurs grands modèles de langage (comme ChatGPT, Claude, Gemini et plusieurs autres) en les comparant avec celle de 100 000 participants humains. Les résultats marquent un tournant majeur: certains modèles d’IA, tels que GPT-4, surpassent désormais la performance créative moyenne observée chez les humains dans des tâches de créativité linguistique divergente. 

«Notre étude montre que certains systèmes d’IA fondés sur de grands modèles de langage peuvent aujourd’hui dépasser la créativité moyenne humaine dans des tâches bien définies, indique Karim Jerbi. Ce constat peut surprendre, voire inquiéter, mais notre étude met aussi en évidence un fait tout aussi important: même les meilleurs systèmes d’IA restent en deçà des niveaux atteints par les humains les plus créatifs.» 

En effet, les analyses menées par les deux copremiers auteurs de l’étude, le postdoctorant Antoine Bellemare-Pépin (Université de Montréal) et le doctorant François Lespinasse (Université Concordia), mettent en lumière une réalité nouvelle et intrigante: les mesures de créativité utilisées montrent que certains systèmes d’IAG dépassent désormais la créativité humaine moyenne. Cela dit, pour l’instant, les niveaux les plus élevés de créativité restent humains.  

La moyenne des performances de la moitié la plus créative des participants surpasse tous les modèles d’IA testés, et les 10 % les plus créatifs creusent un écart encore plus marqué.  

«Nous avons établi un cadre rigoureux qui permet de comparer, avec les mêmes outils, la créativité humaine avec celle de l’IA sur la base de données recueillies auprès de plus de 100 000 participants, en collaboration avec Jay Olson, de l’Université de Toronto», explique Karim Jerbi, qui est également professeur associé à Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle.

Comment mesurer la créativité humaine et celle de l’IA?

Pour comparer la créativité des participants humains avec celle des systèmes d’IA, l’équipe de recherche a eu recours à plusieurs approches complémentaires. La principale s’appuie sur le test d’association divergente, un outil utilisé en psychologie pour mesurer la «créativité divergente», qui est la capacité à formuler, d’un même point de départ, des idées nombreuses, variées et originales. Concrètement, ce test, mis au point par Jay Olson, l’un des coauteurs de l’étude, consiste à demander aux participants – humains ou systèmes d’IA – de produire 10 mots aussi différents que possible les uns des autres. Par exemple, une personne très créative pourrait proposer galaxie, fourchette, liberté, algue, harmonica, quantum, nostalgie, velours, ouragan et photosynthèse. 

Un point essentiel est que les performances mesurées par ce test chez l’humain reflètent aussi celles observées dans d’autres tests reconnus de créativité, employés en recherche d’idées, en écriture ou en résolution créative de problèmes. Autrement dit, même si la tâche repose sur le langage, elle ne se limite pas à de simples compétences lexicales: elle mobilise des mécanismes cognitifs généraux de la pensée créative, pertinents bien au-delà du seul domaine linguistique. Autre atout majeur: le test est rapide, il ne prend que de deux à quatre minutes et peut être réalisé facilement en ligne par monsieur et madame Tout-le-Monde. 

Dans cette logique, les chercheurs ont voulu vérifier si les résultats observés chez les systèmes d’IA avec ce test très simple (produire une dizaine de mots sémantiquement aussi distincts que possible) pouvaient également l’être dans des tâches créatives plus complexes et plus proches des pratiques réelles de création. Ils ont ainsi comparé les performances des modèles d’IA avec celles des participants humains dans des exercices d’écriture créative: haïkus (brefs poèmes en trois lignes), synopsis de films et courtes nouvelles. Là encore, les humains les plus compétents ont pris l’avantage, même si les systèmes d’IA peuvent, dans certains cas, dépasser la créativité moyenne de la population.

La créativité de l’IA: une question de réglages?

Ces résultats ont conduit les chercheurs à une question clé: la créativité de l’IA peut-elle être modulée? Oui, selon l’étude, notamment en réglant la température du modèle – un paramètre qui contrôle le degré de prévisibilité ou d’audace des réponses données. À basse température, l’IA produit des réponses prudentes et prévisibles; à température plus élevée, la part d’aléatoire est plus grande, la prise de risques est plus présente et le système d’IA sort des sentiers battus, générant des associations plus variées et originales. 

L’étude montre aussi que la manière de formuler les consignes influence fortement la créativité de l’IA. Par exemple, une stratégie de rédaction de requêtes (prompting) fondée sur l’étymologie – qui invite le modèle à s’appuyer sur l’origine et la structure des mots – favorise des associations moins immédiates et améliore les scores de créativité. Ces résultats soulignent un point central: la créativité de l’IA dépend étroitement de la façon dont les humains la guident et la paramètrent, faisant de l’interaction humain–IA un élément clé du processus créatif. 

 

Les créateurs humains bientôt remplacés? 

Ces résultats apportent un éclairage nuancé sur les inquiétudes liées au remplacement potentiel des travailleurs créatifs par l’intelligence artificielle. S’ils montrent que certains systèmes d’IA peuvent désormais rivaliser avec la créativité humaine dans des tâches bien définies, ils font aussi ressortir les limites actuelles des machines et le rôle central de l’humain dans le processus créatif. 

«Bien que l’IA puisse aujourd’hui atteindre le niveau de créativité humaine dans certains tests, il faut dépasser cette impression trompeuse de compétition, estime Karim Jerbi. L’IAG est avant tout devenue un outil extrêmement puissant au service de la créativité humaine: elle ne remplacera pas les créateurs, mais transformera en profondeur leur manière d’imaginer, d’explorer et de créer, pour celles et ceux qui choisissent de l’utiliser.» 

Plutôt que d’annoncer une disparition des métiers créatifs, l’étude invite ainsi à repenser l’IA comme un assistant créatif capable d’élargir les possibilités d’exploration et d’inspiration. L’avenir de la création pourrait alors se jouer moins dans une opposition entre humains et machines que dans de nouvelles formes de collaboration créative, où l’IA vient enrichir – et non supplanter – l’ingéniosité humaine. 

«La vraie question n’est peut-être plus de savoir si l’IA peut dépasser la créativité humaine, mais comment nous définissons la créativité elle-même et ce que ces avancées impliquent pour notre rapport à la création, à la culture et à l’innovation», conclut Karim Jerbi.

Partager

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste : 67960