Elles choisissent leurs clients, fixent leurs tarifs et gèrent leurs activités comme une entreprise. Pourtant, la réalité des travailleuses du sexe indépendantes – ces femmes qui exercent sans proxénète ni agence, souvent à distance de la rue et des établissements organisés – reste largement absente du débat public.
Comment ces femmes gèrent-elles les risques de violence physique ou psychologique, et quelles stratégies mettent-elles en place pour s’en prémunir?
C’est cet angle mort que Cloé Gobeil a voulu éclairer en entreprenant sa maîtrise sous la direction du professeur Frédéric Ouellet, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Elle a récemment publié le fruit de ses travaux dans la revue Criminologie.
Un profil qui bouscule les idées reçues
Les 13 femmes qu’a rencontrées Cloé Gobeil ont peu à voir avec les représentations habituelles du travail du sexe. Âgées de 25 à 47 ans, dix d’entre elles sont titulaires d’un diplôme universitaire – sept d’un baccalauréat, deux d’une maîtrise et une d’un doctorat.
La plupart combinent ou ont combiné le travail du sexe avec d’autres activités professionnelles. Certaines ont commencé dans les bars de danseuses ou les salons de massage avant de bifurquer vers le travail indépendant, attirées par la flexibilité et l’autonomie que celui-ci procure.
Leurs motivations sont multiples et rarement figées. Si les raisons financières dominent, plusieurs participantes évoquent aussi le plaisir lié à leur activité, le désir d’autonomie et le sentiment de contrôle sur leur vie. Leurs trajectoires sont rarement linéaires: elles passent d’un secteur à l’autre, adaptent leurs pratiques, quittent temporairement l’industrie ou y reviennent selon les circonstances.
«Il n’y a pas de parcours unique, mais la plupart ont de l’éducation et la rationalité qui vient avec, souligne Frédéric Ouellet. Cette activité a plus d'avantages que de conséquences pour elles.»
En effet, l’indépendance occupe une place centrale dans leurs récits: être indépendantes signifie n’avoir aucune tierce partie qui s’approprie une part de leurs revenus, gérer elles-mêmes leur clientèle et décider de leurs pratiques. Les participantes ayant lu le mémoire ont d’ailleurs remercié Cloé Gobeil de leur avoir rendu un pouvoir sur leur trajectoire: «Elles se voyaient, pour plusieurs, comme de véritables entrepreneuses», indique Cloé Gobeil.