Dans l’ombre du système: des travailleuses du sexe indépendantes prennent la parole

En 5 secondes Cloé Gobeil a rencontré 13 travailleuses du sexe indépendantes pour mieux comprendre leur réalité et les stratégies mises en place pour éviter d’être victimes de violences physiques ou psychologiques.
Une travailleuse du sexe indépendante gère seule sa clientèle et conserve le contrôle de ses pratiques. Aucune tierce partie ne s'approprie ses revenus.

Elles choisissent leurs clients, fixent leurs tarifs et gèrent leurs activités comme une entreprise. Pourtant, la réalité des travailleuses du sexe indépendantes – ces femmes qui exercent sans proxénète ni agence, souvent à distance de la rue et des établissements organisés – reste largement absente du débat public. 

Comment ces femmes gèrent-elles les risques de violence physique ou psychologique, et quelles stratégies mettent-elles en place pour s’en prémunir? 

C’est cet angle mort que Cloé Gobeil a voulu éclairer en entreprenant sa maîtrise sous la direction du professeur Frédéric Ouellet, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Elle a récemment publié le fruit de ses travaux dans la revue Criminologie

Un profil qui bouscule les idées reçues 

Les 13 femmes qu’a rencontrées Cloé Gobeil ont peu à voir avec les représentations habituelles du travail du sexe. Âgées de 25 à 47 ans, dix d’entre elles sont titulaires d’un diplôme universitaire – sept d’un baccalauréat, deux d’une maîtrise et une d’un doctorat. 

La plupart combinent ou ont combiné le travail du sexe avec d’autres activités professionnelles. Certaines ont commencé dans les bars de danseuses ou les salons de massage avant de bifurquer vers le travail indépendant, attirées par la flexibilité et l’autonomie que celui-ci procure. 

Leurs motivations sont multiples et rarement figées. Si les raisons financières dominent, plusieurs participantes évoquent aussi le plaisir lié à leur activité, le désir d’autonomie et le sentiment de contrôle sur leur vie. Leurs trajectoires sont rarement linéaires: elles passent d’un secteur à l’autre, adaptent leurs pratiques, quittent temporairement l’industrie ou y reviennent selon les circonstances. 

«Il n’y a pas de parcours unique, mais la plupart ont de l’éducation et la rationalité qui vient avec, souligne Frédéric Ouellet. Cette activité a plus d'avantages que de conséquences pour elles.» 

En effet, l’indépendance occupe une place centrale dans leurs récits: être indépendantes signifie n’avoir aucune tierce partie qui s’approprie une part de leurs revenus, gérer elles-mêmes leur clientèle et décider de leurs pratiques. Les participantes ayant lu le mémoire ont d’ailleurs remercié Cloé Gobeil de leur avoir rendu un pouvoir sur leur trajectoire: «Elles se voyaient, pour plusieurs, comme de véritables entrepreneuses», indique Cloé Gobeil. 

Entre stigmate et cadre légal contraignant

L’un des constats de l’étude concerne le rôle de l’environnement social et légal dans la vulnérabilité de ces femmes, davantage que leur activité elle-même.  

Au Canada, le projet de loi C-36, Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation, adopté en 2014, a criminalisé l’achat de services sexuels et élargi la définition du proxénétisme, avec des effets concrets sur le terrain. Une participante déplorait de ne pas pouvoir embaucher une assistante – pourtant chargée de tâches strictement administratives, comme la gestion du calendrier – sans que celle-ci soit considérée comme tierce partie au sens de la loi. En criminalisant l’environnement de travail plutôt que d’outiller les travailleuses, le cadre légal contribue à aggraver les risques qu’il prétend réduire. 

«Ces contraintes ont pour effet d’éloigner les travailleuses des services d’aide, poursuit la diplômée. Plusieurs hésitent à contacter la police en cas de problème, craignant d’être jugées, revictimisées ou associées à des activités illégales.» 

La peur du dévoilement de leurs activités constitue une vulnérabilité supplémentaire: 9 des 13 participantes cachaient leur statut à leur entourage, ce qui en exposait certaines à du chantage de la part d’ex-conjoints ou d’anciens partenaires. Le secret, censé protéger, peut aussi se transformer en outil de contrôle. 

La violence vécue par ces femmes est d’ailleurs surtout de nature psychologique – commentaires dégradants, menaces, tentatives de contrôle fondées sur le stigmate lié à leur profession – plutôt que physique.  

«Les agressions sexuelles existent, mais restent moins fréquentes, nuance Cloé Gobeil. La situation la plus souvent évoquée concerne le non-respect du port du condom, par insistance, manipulation ou retrait non consenti.»  

Une expertise de gestion des risques largement ignorée 

«La contribution la plus originale de ce projet de recherche a été de décrire avec précision les stratégies de protection que ces femmes ont mises en place de manière autonome avant, pendant et après chaque rencontre», explique Frédéric Ouellet. 

Ainsi, avant la rencontre, le tarif demandé joue le rôle d’un premier filtre: en fixant des prix élevés, elles découragent les clients à risque et attirent une clientèle plus stable. Selon le professeur, afficher des prix plus élevés «neutralise aussi la négociation d’une demande spéciale – par exemple retirer le condom – par anticipation d’un tarif supplémentaire». 

De même, leur présentation en ligne est soigneusement calibrée – photos, ton, descriptions – pour façonner le type de clientèle souhaitée. Les échanges préalables sont également scrutés: qualité de la langue des clients potentiels, clarté des demandes, respect affiché. Certaines vont plus loin en exigeant le nom complet du client, qu’elles vérifient ensuite sur les réseaux sociaux, ou en demandant des références et un dépôt avant de confirmer la rencontre. 

Au moment de la rencontre, les hôtels sont privilégiés pour leur caractère semi-public. Le paiement est généralement exigé à l’avance, la consommation de substances est limitée pour maintenir la vigilance et le port du condom constitue une norme largement partagée au sein de la communauté.  

Puis, après la rencontre, des bases de données informelles circulent entre travailleuses pour signaler les clients problématiques et lancer des avertissements. «Elles s’allient parce que les autorités ne les défendront pas pleinement», note Frédéric Ouellet. Ce réseau de solidarité, bien que fragile et non reconnu, constitue l’un des principaux remparts contre la victimisation. 

Repenser les politiques publiques 

Tant Frédéric Ouellet que Cloé Gobeil plaident pour des politiques ancrées dans les réalités vécues, qui reconnaissent le rôle actif des travailleuses du sexe indépendantes dans la gestion des risques, l’accès à des services de santé et de soutien adaptés, et qui amorcent une réflexion sur la décriminalisation.  

Selon eux, la définition actuelle de la «tierce partie» dans la loi pourrait notamment être assouplie pour permettre à ces femmes de s’organiser de manière sécuritaire, sans que toute forme d’aide soit automatiquement assimilée à du proxénétisme. 

Pour ce faire, les législateurs doivent d’abord accepter d’écouter celles qui sont directement concernées. «Les exclure du débat, c’est se priver d'une expertise qu’aucune étude ne peut entièrement remplacer, conclut Frédéric Ouellet. Il faut impliquer les travailleuses du sexe dans l’élaboration des politiques les concernant et décriminaliser leur activité.» 

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960