«Femcels»: tableau d'un célibat féminin involontaire vécu comme une fatalité

En 5 secondes Les femmes s'identifiant comme célibataires involontaires présentent des niveaux élevés d'anxiété et de dépression sexuelles, selon une première étude sur le sujet réalisée à l'UdeM.
Les «femcels» – ou femmes célibataires involontaires – sont davantage affectées que les célibataires volontaires par la dépression sexuelle. Elles sont aussi plus touchées par l'anxiété sexuelle, largement alimentée par la crainte d'abus de la part des partenaires potentiels.

Le terme incel – contraction de l’anglais involuntary celibate ou célibataire involontaire – est surtout associé aux hommes, mais des femmes vivent une réalité similaire à l’intérieur de forums où elles ont leurs propres codes et où elles expriment leur détresse, convaincues que le regard social sur leur corps détermine leur destin amoureux. 

C'est ce phénomène des femcels qu'Alexandra Zidenberg, professeure à l’École de criminologie de l'Université de Montréal, et Brandon Sparks, de l'Université du Nouveau-Brunswick, ont voulu traiter avec rigueur. Leur étude, dont les résultats sont parus dans la revue Personality and Individual Differences, est la première à recueillir des données directement auprès des femmes involontairement célibataires plutôt que de se limiter à l'analyse de forums en ligne. 

Une spirale de détresse 

L'équipe a recruté 61 femcels et 58 femmes célibataires servant de groupe de comparaison, toutes interrogées à l'aide du questionnaire multidimensionnel sur la sexualité, un outil validé évaluant 12 dimensions du bien-être sexuel sur une échelle de 5 à 25. 

Les résultats font voir une détresse profonde et interconnectée. La dépression sexuelle – un sentiment de tristesse ou de découragement axé sur la sphère romantique et sexuelle – constitue la différence la plus prononcée entre les deux groupes: les femcels obtiennent un score moyen de 19,2 sur 25, contre 11,2 pour les autres femmes. «Elles pensent à la sexualité, mais elles ne la savourent pas, explique Alexandra Zidenberg. Donc il y a plus de dépression, d'anxiété, de mauvais sentiments.»  

Ce score préoccupant n'est pas isolé. Les femcels affichent aussi une anxiété sexuelle nettement plus élevée (17,0 contre 11,8), largement alimentée par la crainte d'abus de la part des partenaires potentiels – une crainte qui, selon les chercheurs, relève davantage de l'anticipation que du vécu. «Dans les forums, elles parlent des violences sexuelles comme d'une possibilité, mais peu par expérience. C'est une peur», précise Alexandra Zidenberg. 

La «pilule rose»: une philosophie de l'impuissance

Au cœur de l'identité femcel se trouve un concept que ces femmes appellent la «pilule rose»: la conviction qu'une hiérarchie sociale fondée sur l'apparence physique – aussi appelée lookisme – condamne certaines femmes à l'échec romantique, quelles que soient leurs actions. Cette croyance se traduit directement dans les données: les femcels obtiennent un score de contrôle externe de 14,4 sur 25, contre 9,6 pour le groupe témoin, la deuxième différence notable de l'étude. «C'est leur philosophie, résume Alexandra Zidenberg. Si elles ne sont pas parmi les plus belles, elles ne peuvent rien faire, elles ne peuvent pas changer les choses.» 

Ce sentiment d'impuissance s'accompagne, paradoxalement, de ruminations mentales: les femcels obtiennent un score de préoccupation sexuelle de 13,1, contre 7,8 pour les autres femmes. Autrement dit, elles pensent beaucoup plus souvent à la sexualité, mais sans trouver d'issue, ce qui provoque chez elles une tension qui vient aggraver leur peur des relations intimes (18,4 contre 14,8). Vouloir une relation tout en la craignant constitue la contradiction qui est au cœur de leur expérience. 

Différentes des «incels», mais tout aussi en souffrance

Si les hommes célibataires involontaires manifestent leur frustration à l’égard des femmes dans leurs discours misogynes et, dans certains cas, leurs actes violents – largement étudiés –, de leur côté, les femcels font le chemin inverse en retournant cette violence contre elles-mêmes.  

«Aucune radicalisation, aucune transition vers la violence n'a été relevée dans les forums femcels, soulignent les auteurs de l’étude. En revanche, des recherches sur ces forums ont mis au jour des pensées suicidaires liées à l'absence de relations amoureuses, un signal d'alarme clinique que nous prenons au sérieux.» 

Aussi, les professionnels en santé mentale devraient être sensibles à la réalité des femcels. «La plupart d’entre elles ne se sentent pas comprises et elles ont de la difficulté à faire confiance aux gens», mentionne Brandon Sparks, qui insiste sur l'importance de valider leur vécu avant d'entreprendre un travail sur les schémas de pensée négatifs. «Il faut être prêt à un travail de longue haleine», ajoute-t-il. 

«Les approches cognitivo-comportementales pourraient s’avérer pertinentes, notamment pour travailler les croyances liées au contrôle externe et à l'autocritique fondée sur l'apparence», conclut Alexandra Zidenberg, qui prévoit poursuivre ses recherches avec des entretiens qualitatifs pour approfondir les peurs, les trajectoires et les voix des femcels

Demandes médias

Université de Montréal
Tél. : 514 343-6111, poste 67960