L'anglais demeure la lingua franca de la science, mais d'autres langues s'imposent

En 5 secondes Une étude bibliométrique de l'UdeM portant sur 88 millions d'articles scientifiques retrace, à l'échelle mondiale, l'évolution des langues dans la science de 1990 à 2023.
Le nombre d'articles en anglais a plus que quintuplé de 1990 à 2023, passant d'environ 877 000 à près de 5 000 000. C'est la part relative de l'anglais qui s’est érodée à mesure que d'autres communautés scientifiques ont graduellement publié davantage dans leur propre langue.

En 2023, 85 % des quelque cinq millions d'articles scientifiques indexés dans les grandes bases de données mondiales étaient rédigés en anglais. En 1990, cette proportion atteignait 94 %. Une baisse de neuf points en 30 ans qui, bien que modeste, traduit une transformation du paysage de la communication savante – et soulève des questions sur l'équité, la diversité et l’inclusion dans la production des connaissances dans le monde. 

C'est l'une des conclusions d'une étude bibliométrique réalisée par Carolina Pradier et Lucía Céspedes à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI) de l'Université de Montréal, sous la direction du professeur Vincent Larivière, et dont les résultats sont parus dans le Journal of the Association for Information Science and Technology.  

L’équipe a analysé près de 88 millions d'articles et d'actes de conférences publiés entre 1990 et 2023, ainsi que plus de 1,48 milliard de liens de citations, rien de moins! 

Un recul relatif, mais pas absolu 

D’emblée, il importe de préciser que l'anglais n’a pas reculé sur le plan du volume: le nombre d'articles en anglais a plus que quintuplé au cours de la période, passant d'environ 877 000 à près de 5 000 000. C'est sa part relative qui s’est érodée à mesure que d'autres communautés scientifiques ont graduellement publié davantage dans leur propre langue. 

Première auteure de l’article, Carolina Pradier soulève un paradoxe qui est central dans son projet de recherche: si les publications en anglais représentent 85 % du corpus qu’elle a étudié, les références citées par les chercheurs et chercheuses du monde entier pointent vers des documents en anglais dans une proportion de 98,89 %. 

Même dans les pays qui publient le moins en anglais – Indonésie, Brésil, Équateur, Angola –, les références anglophones constituent minimalement 92 % du total. 

«D'un côté, il y a la langue que les scientifiques utilisent pour écrire leurs articles et, de l'autre, il y a les études sur lesquelles ils s'appuient pour faire avancer la recherche, explique celle qui a terminé son doctorat à l’EBSI. Les chercheuses et chercheurs non anglophones peuvent désormais produire dans leur langue, mais doivent néanmoins dialoguer avec une littérature scientifique massivement rédigée en anglais.» 

La percée de l'indonésien

Le cas mis en lumière par cette étude est celui de l'indonésien. Pour ainsi dire absent des bases de données bibliométriques au début des années 1990, il représente aujourd'hui 2,69 % des publications mondiales, surpassant le français et l'allemand.  

Selon Carolina Pradier, cette percée n'est pas le fruit du hasard. «En 2014, le gouvernement indonésien a imposé par décret que toutes les publications scientifiques universitaires soient rendues librement accessibles en ligne, ce qui a entraîné une adoption massive du logiciel à code ouvert Open Journal Systems», souligne-t-elle. 

Aussi y voit-elle une illustration de l’influence des politiques scientifiques nationales sur la diversité linguistique. 

«Cette croissance s'est construite pratiquement de zéro, dit Carolina Pradier. En Amérique latine, l'espagnol et le portugais ont progressé de leur côté sur une infrastructure préexistante – Latindex, SciELO, Redalyc – qui a permis à la région de bâtir un écosystème de diffusion scientifique relativement autonome.» 

Le français en chute libre 

À l’inverse de ces dynamiques ascendantes, le français accuse un recul marqué.  

Deuxième langue de publication scientifique en 1990, avec une part de 2,14 % des publications indexées, il est tombé à 1,06 % en 2023, loin derrière l'indonésien, le portugais et l'espagnol. L'allemand subit un sort comparable, ayant glissé de 1,38 à 1,23 % au cours de la même période. 

Carolina Pradier propose une explication structurelle: les principales communautés francophones – Québec et France – sont bien intégrées aux circuits scientifiques dominants et disposent des ressources pour publier en anglais et y accéder. Les pays plus périphériques, moins exposés à la pression de l'évaluation par facteur d'impact, établissent au contraire des circuits plus indépendants.  

«Les politiques d'évaluation de la recherche ont une influence déterminante, assure-t-elle. Au Québec, on mise sur le facteur d'impact, ce qui encourage la publication en anglais, tandis qu’en Amérique latine, on accorde davantage de valeur aux articles dans la langue nationale.» 

Néanmoins, il existe un champ d’exception pour le français: les revues françaises en sciences humaines et sociales, dont les articles citent des documents en anglais dans moins de la moitié des cas, comme une sorte d’espace de résistance que Carolina Pradier attribue à la nature localisée des objets de recherche et à l'existence de circuits francophones mieux organisés dans ces disciplines. 

Des angles morts aux conséquences réelles 

Au-delà des statistiques, les résultats de l’étude indiquent que la domination de l'anglais n'est pas un phénomène neutre. Pour les chercheurs et les chercheuses non anglophones, elle se traduit par des coûts concrets, dont le temps supplémentaire consacré à la rédaction, le taux de rejet plus élevé et une anxiété accrue. Ces désavantages peuvent mener à ce que les auteurs de l’étude appellent un biais de survie: seuls ceux et celles qui maîtrisent suffisamment l'anglais parviendraient à s'imposer dans une carrière de recherche internationale. 

Plus largement, cette domination entraîne une «perte épistémique: des pans entiers de la production scientifique mondiale, rédigés dans des langues peu valorisées, demeurent invisibles pour la communauté internationale, déplore Carolina Pradier. Publier en anglais seulement nuit à la science parce qu'il subsiste des angles morts». 

Devant ces constats, l’équipe de recherche formule deux recommandations à l'intention des décideurs: l'adoption de politiques d'accès ouvert et une reconfiguration des systèmes d'évaluation de la recherche, qui reposent à l’heure actuelle trop exclusivement sur le nombre de citations. «Si la politique se focalise là-dessus, on va continuer à encourager l'anglais, conclut Carolina Pradier. L'évaluation devrait aussi tenir compte de la qualité et de la pertinence locale.» 

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