L’évaluation par les pairs à l’heure de la science ouverte

En 5 secondes Pierre angulaire de la légitimation scientifique, l’évaluation par les pairs montre ses limites. Un rapport dévoilé au 93e Congrès de l’Acfas propose des pistes de réflexion.

Avant qu’un article scientifique soit publié, il doit passer entre les mains de spécialistes chargés d’en évaluer la rigueur. Ce processus, appelé évaluation par les pairs, est considéré depuis des décennies comme le principal garde-fou de la qualité scientifique.  

Or, il est de plus en plus contesté. 

En effet, les revues savantes peinent à recruter des évaluateurs spécialisés – dans des domaines de recherche de plus en plus pointus – et les rapports qu’ils produisent sont d’une qualité variable et remis dans des délais qui s’étirent.  

Ce sont là les conséquences d'un déséquilibre structurel: les chercheuses et les chercheurs sont soumis à une forte pression pour publier et évaluer les travaux de leurs pairs est une tâche chronophage qui leur apporte bien moins de reconnaissance que la publication de leurs propres travaux. 

«L’évaluation par les pairs peut aussi être un mécanisme de contrôle et de définition de ce qui est considéré comme “vraiment scientifique”», dit Lucía Cespedes, conseillère à la recherche à Érudit à l’Université de Montréal et coauteure du Rapport sur l’évaluation ouverte, qu’a récemment fait paraître le Réseau québécois de recherche et de mutualisation pour les revues scientifiques (Réseau Circé).  

Et derrière l’anonymat des évaluateurs, qui est présenté comme une garantie d’impartialité, se glissent des biais que personne ne peut remettre en question. Le modèle dominant – l’évaluation en double aveugle, où ni l’auteur ni l’évaluateur ne connaissent l’identité de l’autre – ne s’est imposé comme norme qu’à partir des années 1970.  

Plusieurs décennies plus tard, ses limites sont bien établies et un mouvement pour l’évaluation ouverte prend de l’ampleur dans les milieux savants afin d’accroître la transparence, la collaboration et la responsabilité partagée au sein d’un processus actuellement plutôt opaque.

Quatre façons d’ouvrir le processus

L’évaluation ouverte consiste en un ensemble de pratiques qui peuvent être adoptées indépendamment les unes des autres. Notamment, ces modalités sont examinées dans la Recommandation de l’UNESCO sur une science ouverte. Le rapport du Réseau Circé en distingue quatre grandes. 

La première est la divulgation de l’identité des évaluateurs. De cette façon, les auteurs d’un article scientifique savent qui a évalué leur travail, ce qui renforce la responsabilisation, mais elle suscite aussi des craintes de représailles, principalement chez les chercheurs et chercheuses en début de carrière. 

La deuxième consiste à publier les rapports d’évaluation en accès libre. Ce travail, souvent invisible, serait ainsi reconnu et la disponibilité des rapports enrichirait la littérature scientifique. 

La troisième modalité ouvre la participation à un cercle plus large d’experts pour diversifier les regards portés sur un manuscrit. Cet élargissement de la conception de «pair» peut même inclure des personnes extérieures au monde universitaire.  

Enfin, la quatrième autorise des interactions directes entre auteurs et évaluateurs pour transformer le processus en dialogue plutôt qu’en verdict unilatéral. 

«Dans chaque cas, il est important de planifier les modalités techniques associées à l’ouverture, souligne Lucía Cespedes. L’adoption de l’une ou l’autre de ces pratiques a des répercussions sur les flux éditoriaux et transforme les relations entre les auteurs, les évaluateurs et les éditeurs.»

Une première au Canada 

Pour mesurer l’état des pratiques au Canada, les chercheurs et chercheuses du Réseau Circé ont mené le premier sondage du genre auprès des équipes éditoriales de 134 revues savantes canadiennes.  

Le tableau qui en ressort est celui d’un conservatisme généralisé. 

La quasi-totalité des revues maintient l’anonymat des évaluateurs, ne publie pas les rapports et n’autorise aucune interaction directe entre auteurs et évaluateurs. Ce constat est uniforme, peu importe la langue de publication, la discipline ou le modèle d’accès à la revue. 

Par ailleurs, 80 % des responsables de revues signalent des problèmes de recrutement d’évaluateurs compétents, 70 % déplorent la lenteur du processus et 66 % font état d’un taux de refus élevé. La principale raison invoquée par les évaluateurs sollicités pour expliquer leur refus est le manque de temps. 

Néanmoins, près d’un tiers des responsables des revues disent être à revoir leurs pratiques. Les changements envisagés portent essentiellement sur un meilleur accompagnement des auteurs et des évaluateurs afin d’élargir la participation des jeunes chercheuses et chercheurs et de celles et ceux dont le français ou l’anglais n’est pas la langue maternelle.

L’UdeM au cœur de la réflexion

Il importe de noter que l’Université de Montréal est l’un des bailleurs de fonds du Réseau Circé, aux côtés de l’Université Laval et du Fonds de recherche du Québec. 

Dévoilé le 14 mai à l’occasion du 93Congrès de l’Acfas, le rapport a été rédigé par Alexandra Michaud, Lucía Cespedes, Arilys Jia et Adrien Savard-Arseneault, sous la direction scientifique de René Audet, d'Anne-Marie Fortier et du professeur de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’UdeM Vincent Larivière.  

«L’évaluation ouverte se présente comme une avenue prometteuse pour le renouvellement des aspects dialogiques, communautaires et formatifs de la coconstruction et de la diffusion des savoirs scientifiques, conclut Lucía Cespedes. Il reste à chaque revue, selon ses besoins et ses ressources, à choisir la voie qui lui convient.»

Partager